Chapitre I : Parmi les ruines
Dans le bord d’une rue, Etienne Dumance attend un ami.
Celui-ci sort d’un examen. Venant d’une province déshéritée et d’une famille implosée par la modernité, Benjamin trouve dans l’obtention d’un concours élitaire, un exutoire et un sens à sa vie.
Il a bien raison.
Né d’une famille bourgeoise n’obtenant rien mais autorisée à tout, Etienne n’a jamais senti le besoin de revanche. Inégalité suprême de la France républicaine, sitôt que vous êtes né dans la bonne région avec des parents se souciant un temps soit peu de votre avenir, les portes vous sont rapidement ouvertes. Il était de cette race honnie qui n’avait jamais vraiment dû se battre pour sa position. Elle était naturelle. On va à Assas ou à SciencesPo, on rentre dans un cabinet de conseil ou on devient agrégé. Si on est un peu doué, à 20 ans, votre vie est finie.
Benjamin Asarcès, n’était pas de cette trempe. Il s’était échiné dans les douces années lycéennes à obtenir le concours de Sciencespo Paris. A vrai dire il avait intensément profité là-bas. La liberté sexuelle des élites des dernières années de la décennie 10 avait largement rempli ses souvenirs. En matière sexuelle seuls les souvenirs comptent. On peut asséner au monde qu’on l’a fait, qu’importe la pratique.
Après un an à Berlin et au Japon voilà que Benjamin voulait l’ENA.
En y réfléchissant bien, il avait gardé une douce naïveté campagnarde. Il imaginait encore que l’ENA donnait accès au monde fermé et tellement fantasmé des élites. Il ne savait pas qu’il finirait dans un bureau d’une préfecture morose, à soutenir avec des maigres moyens un pays qui ne voulait plus vivre.
Reste qu’il fallait l’attendre.
Paris avait semblé oublier tous les stigmates de la pandémie. Il y avait des gens partout, des bars ouverts, des vélos dangereux et le sempiternel carrousel des transports en commun, sorte de système sanguin de la ville qui la maintenait à peu près vivable.
Certes, des détritus et des gens traînaient un peu partout. On refusait tout aumône qui nous était demandé, sans un regard. La ville rend bien sûr inhumain mais.. pour quels plaisirs en définitive !
Il est étonnant comme les bières blondes sans goût plaisent à l’esprit. Le lendemain est douloureux mais la soirée demeure délicieuse.
Néanmoins, la discussion s’est concentrée sur le futur professionnel de Benjamin. Deviendrait-il directeur d’hôpital ou administrateur au Sénat ? La question devait se poser, il pourrait aussi faire du conseil, il gagnerait mieux sans les responsabilités étouffantes. Il semblait toujours tanguer entre son souhait naïf de servir le bien commun et son intérêt bien compris. Nationaliste, il se fatiguait vite de la France. Il fallait suspecter que c’était un moyen pour ne pas se sentir coupable d’abandonner ainsi ses rêves de jeunesse. D’un autre côté, il fallait être un peu étrange pour désirer la haute fonction publique avant ses 15 ans.
La question se posait après tout. Qu’apportait un tel concours ? Le temps était loin où la qualité de haut fonctionnaire attirait vers vous des regards attentifs ou vénaux. Loin le temps où votre expertise se trouvait respectée, votre parole plus forte, vos arguments plus puissants lors des conversations. Aujourd’hui méprisé, sous-payé, honni et humilié même au sein de l’État, la volonté de rentrer dans cet ordre reposait plus sur une ambition bizarre, un schéma de vie et de carrière biscornu, aux objectifs flous et un peu inatteignables. D’ailleurs rien n’était plus déprimant que de rencontrer de vrais hauts fonctionnaires. Engoncés dans leurs costumes bon marchés, ceux-ci discouraient d’un air jovial sur leur absence totale de vue à long terme, si ce n’est d’intelligence. Un directeur de l’armement se félicitant d’un contrat international rompu le jour même, un diplomate expliquant qu’il n’avait rien vu venir de la guerre, un délégué à l’immigration exposant l’efficacité de sa politique calaisienne. Non vraiment, il tourna le liquide jaunâtre dans sa pinte et s’en alla, c’était vraiment un objectif étrange.
Paris recèle une beauté fatiguée. Cette ville ressemble à Brigitte Bardot, on devine encore les temps de sa jeunesse, ses formes sont encore là même si elles sont ridées et souillées par la voiture et les touristes.
La ville n’est plus maquillée certes, elle a perdu ses atours. D’ailleurs pour la plupart de ses contemporains personne ne les avait connus. Etienne avait un très bon ami, né parisien, qui se rappelait encore des souvenirs de son enfance, d’une ville agréable et propre où il faisait bon vivre. Une ville qui ne semblait pas céder à la nocence permanente, aux incivilités perpétuelles et aux désagréments systématiques. Néanmoins, il ne le croyait pas. On idéalise tous nos souvenirs d’enfance malgré leur précision : les maisons sont toujours plus petites que dans nos mémoires, le goût des choses perd de sa vierge saveur. Paris devait toujours avoir été sale. Mais son état actuel témoignait d’un indéniable pourrissement.
La presse se faisait, au détour de ces années, le régulier échos de célébrités ayant décidé de quitter la capitale, prétextant la même gêne, la même difficulté à vivre sereinement, la perte irrémédiable d’un sentiment de possession et de commun. Chose amusante, aucune de ces célébrités n’allait jusqu’à dire l’explication réelle de leur départ. On ne prétexte pas un déménagement pour des déjections canines. D’ailleurs les déjections canines avaient été un grand sujet, préoccupant édiles et citoyens durant les vingtaines d’années suivant la Chute du Mur. Aujourd’hui un indéniable progrès avait été fait : on s’inquiétait de la présence récurrente de déjections humaines, voire de corps humains tout court dans les rues. Enfin une politique qui fonctionne. Les chiens ne chiaient plus partout, par contre une partie des parisiens…
Du reste comme toujours il fallait donc s’évader. Et Paris conservait des espaces de paix et de beauté. Au quartier latin il y avait toujours des bars faussement branchés, des étudiantes en lettre sirotant un cocktail en lisant du Chateaubriand, des soirées fécondes dans un bar à absinthe à la devanture jaune. L’ambiance était hors du temps et on croisait toujours des spécimens au verbe échaudé par le breuvage sucrosé, parlant musique et philosophie, sous fond de classiques argentins ou d’un pauvre chanteur vieilli psalmodiant du Barbara. On pouvait encore fêter ou ne plus se sentir à Paris, dans ces années. Mais à la fin il fallait rentrer, attendre son train ou son bus, traverser les banlieues. Voir les lumières de la Machine défiler devant des yeux embrumés, éviter de trop se coller à son voisin, marcher longuement dans la nuit et s’effondrer sur son lit.
Le cérémonial était presque toutes les semaines semblable mais Etienne était heureux.
Il fallait malgré tout vivre parmi les ruines.
Olympiades 18h.
Étienne a le souffle coupé devant la gigantesque structure. Sur la dalle si bien nommée des Olympiades se dressent des immeubles immenses. Sorte de délire mêlant le Corbusier à Eichmann, des barres grises transpercent le ciel parisien. Les personnes qui en sortent semblent comme écrasés, d’ailleurs Etienne ne se tient plus très droit, il a chaud sous sa veste en ce mois de Novembre.
Arnaud Busnel lui a donné rendez-vous dans son nouvel appartement, il n’y a bien que lui pour vivre dans ces endroits. Tout le monde a l’air de s’évaporer, les regards sont fuyants, le pas pressé, les devantures agressives, personne ne se parle, l’endroit est maudit et les superstructures de béton vous pèsent comme de mauvais génies ; la dalle est ontologiquement un espace barbare. Tout y est laid, rien n’y est agréable, aucun restaurant ne donne faim et tous les visages croisés alternent le prozac ou la potence.
Houellebecq y habiterait. C’est bien un lieu qui lui ressemble. Aucune sensualité ne s’en dégage : c’est un lieu d’amour froid, de passe. On a l’impression qu’une jeune asiatique vous proposera une pipe rapide entre deux poubelles, avant d’aller avaler en vitesse un phô réchauffé dans un des taudis vietnamiens attenant. Non, tout cela est horrible, il faut retrouver Busnel.
L’immense ascenseur s’ébranle et il se regarde dans le miroir de la cabine. Comme d’habitude ça ne va pas. La coupe n’est pas bonne, la barbe semble mal taillée et les joues sont encore fouettées par le froid et l’empressement.
“Encore habillé comme mon père” se dit-il en calmant sa respiration. Il a ce style de meilleur élève qui ne le quitte pas. D’ailleurs Etienne serait trop feignant pour s’habiller autrement. Avec sa chemise bleue et son chino un peu trop grand, il ne tranche pas par son originalité, il travaille dans un milieu où le costard est encore de rigueur, et c’est une bénédiction.
Qu’importe, devant Busnel on ne peut rien faire, on n’est que le vilain petit quasimodo qui accompagne sa star, il l’aime bien pour ça Busnel.
Au 26e étage, porte de droite, l’appartement 25 s’ouvre.
“ça va mon gars ?
-
ça va, ça va”.
Et Busnel se tient devant lui. Son amplitude corporelle remplit tout le petit couloir. Il est blond, chevelure brossée et courte, il voulait être gendarme dans sa jeunesse et en a gardé la rectitude capillaire. Sa chemise bleu ciel s’accorde moyennement avec son pull noir, mais qu’importe il est quand même beaucoup plus beau qu’Etienne.
Avec un large sourire, il lui tend la main. Busnel semblerait presque touchant par sa manière de dire bonjour : il a toujours l’air très heureux de vous voir, comme s’ il ne vous avait pas croisé depuis des mois, ses yeux perçants prennent comme une buée enfantine, on le croirait sincèrement ému. Au début, Etienne pensait que c’était par sa relation précise et personnelle avec Busnel qui motivait de tels sentiments. Mais très vite, il avait remarqué qu’il n’était pas avare de ce comportement avec d’autres, qu’il rigolait du même ton à d’autres blagues, et qu’il identifiait bien vite qui était l’interlocuteur le plus intéressant ou le plus porteur.
Qu’on ne se mente pas : il admirait Busnel car il était tout ce qu’Etienne n’était pas et n’avait jamais voulu devenir.
Né dans l’Ouest, d’une famille déclassée, Busnel avait eu, au cours de sa période adolescente de construction et de rébellion, la prescience qu’il fallait qu’il s’extraie de son milieu d’origine. Très tôt, peut-être dès le secondaire, il avait compris que sa gueule et sa gouaille seraient ses meilleurs outils, et qu’il en userait de tout son soûl.
Mâchoire carrée, épaules larges, corps dessiné, volonté ripailleur et très sûr de lui, il eut été dommage qu’il se limite à un milieu bloqué, à une petite ville, il fallait bien conquérir Rennes d’abord et puis surtout Paris.
Busnel aimait baiser, et il le faisait, le racontait du moins, avec une technicité recherchée, une volonté de marquer. Le plaisir de l’autre était sa victoire, car il jouissait par d’autres moyens. Il jouissait du nombre de ses conquêtes, d’apparaître comme un connaisseur, auquel on pouvait se confier, retenir des conseils, améliorer sa pratique. De façon plus profonde, il jouissait de sa capacité à gravir sans inquiétude l’échelle sociale.
Il avait refusé la condamnation du provincial, il avait refusé la faculté merdique, il avait refusé la vie pavillonnaire.
Busnel n’était pas qu’un jouisseur et un ambitieux, il avait des idées, ses idées précisément. Comme Etienne, il venait de cette génération politisée très tôt via de longues logorrhées numériques professées par des gourous. Il était un enfant de l’effondrement du clivage droite-gauche. Il avait compris très vite l’impasse de cette construction. Impasse qui était claire : lui et ses parents avaient voté à gauche et leur situation s’était détériorée peu à peu. De ses parents travaillant dans le milieu vaseux du soutien médico-social, il avait subi leurs mutations, la baisse des crédits, la précarité envahissante, un divorce destructeur d’équilibre pour le père, et la solitude renfrognée de sa mère. Il avait voté à gauche et tout ce qu’il avait gagné c’était voir sa ville natale de Rennes s’effondrer d’un coup. Busnel avait vu des Erythréens camper devant le château des ducs, il s’était affronté sur les rames du tram pour protéger sa sœur de deux illégaux souhaitant assouvir leurs normales pulsions. Il connaissait la ville française du XXI siècle. Il avait respiré l’air du RER B et regardé une rue du XVIIIe arrondissement.
Busnel n’était pas un Rastignac mais un Blanqui. Il avait vu le mensonge et ne s’en remettait pas. Il méprisait la légitimité de ces positions indues, de ces têtes bien nées plutôt que bien faites. Il avait décidé conjointement qu’il les rejoindrait, qu’il les baiserait, et qu’il les détruirait. Busnel était logiquement d’extrême droite.
Mais Busnel était son ami avant tout.
-
chaud pour la soirée au Westmount ?
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affirmatif.
Il suivait le pas rapide de Busnel dans les rues, évitant les voitures, dégageant les trottoirs, arrêtant les vélos insupportables.
Busnel l’avait invité au lancement d’un nouveau journal : le Coq Gaulois. Un de ces papiers vivotant du milieu estudiantin nationaliste, exaltant une idée identitaire et anticonformiste facile, critique de l’immigration, enchaînant les interviews de youtubers de la fachosphère et au chef ayant un carnet d’adresse bien fourni. En arrivant au bar, déjà bien rempli, Busnel se précipita sur le directeur de publication : Ludovic Duremeau.
Duremeau était un être assez décevant physiquement. Court sur pattes, falot, avec un sourire de fausset et de petits yeux malhonnêtes. Issu d’une famille de militaire, il avait passé ses premières années de formation au sein du réseau des écoles catholiques de Vendée. La formule est nébuleuse mais justifiée ; la Vendée, vieille terre de droite, profitant de la mondialisation, charriait à intervalle régulier des jeunes gens biens formés, souvent particulés, allant s’encanailler dans les milieux d’extrême droite catholique parisiens, quelques années avant qu’ils ne trouvent une compagne et un poste dans une grande entreprise privée.
Ce genre de soirée servait précisément à cela. Personne n’avait rien à foutre du journal qui était mollement vendu. D’ailleurs, Etienne se demandait bien qui étaient les gogos qui alliaient leurs plumes à ce projet. La percée éditoriale était secondaire, elle assurait à Duremeau une petite place médiatique, un aura rentable auprès des femmes et lui permettait de peaufiner ses réseaux. De toute manière un patron breton fortuné assurait le coût de l’imprimerie. Il vola sans vergogne un exemplaire du journal, qui sera jeté arrivé chez lui, vacuité du propos : l’intérêt de la nuit n’étant pas dans cette prose.
La soirée d’ailleurs se déroulait parfaitement. Comme d’habitude Busnel était allé papillonner, alternant les filles et les contacts, parfois les deux. Etienne, quant à lui, avait retrouvé d’anciens amis, échangé des bières, fait quelques blagues. Il n’était pas bon pour ce genre de sauteries, il ne songeait pas à se vendre. C’était vulgaire déjà, il n’en avait pas besoin et ne souhaitait pas se mêler avec ces gens. Les filles comme les jeunes garçons, curieusement tous habillés identiquement, portaient une petite croix dorée qui voletait à leur cou. Il y avait un caractère définitivement érotique quant une croix se retrouvait entre deux paires de seins. Quant aux hommes, c’était essentiellement un signe extérieur de pureté, de rectitude, un message de bon parti. Tous portaient la croix et une large partie allait boire jusqu’au bout de la nuit, parfois sans la finir seule. Quelle était cette religion étrange, qui semble ne jamais avoir d’existence ou de trace dans les comportements de ses fidèles, excepté une heure et demie un dimanche matin.
Busnel avait trouvé sa place, à l’écart des manants, un petit groupe des personnes les plus influentes s’était formé. Busnel y rayonnait en son sein, il avait un regard coupant, le souffle court, il écoutait toutes les paroles, réagissait adroitement, notait les informations nécessaires. Il tentait de déminer une sombre histoire avec un chef de groupuscule identitaire dans les Flandres, refusant que le Coq Gaulois local fasse un événement dans les locaux qu’il possédait. Busnel n’avait pas peur. L’homme était connu, fiché, passablement idiot donc très belliqueux. Busnel argumentait, temporisait, arrondissait les angles.
A la fin de son combat, le Coq pourrait chanter dans le vieux Lille, et Busnel avait gagné un nouveau numéro de portable.
-
mais pourquoi parles-tu à V., Arnaud ? tu sais que c’est un idiot ?
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Ah tout à fait ! mais il nous cassait les couilles, et je connais les mecs qui travaillent avec lui, il a pas mal de contact à Lille qui serait utile au journal, dont un qui travaillerait à Bruxelles, à la Commission !
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A la Commission tu es sûr ?
-
Bien sûr que non, l’autre est tellement une grosse merde qu’il doit même pas savoir de quoi il parle, mais il faut tout tenter, j’ai besoin d’un stage pour mon école
Et il repartit. Cette conversation laissa Etienne coi. Utiliser les gens de cette manière, n’en penser pas moins : Busnel était une légende d’opportunisme. Reste qu’il espérait qu’il n’était pas qu’un outil sur sa liste humaine, qu’il était un peu plus pour lui.
Le lendemain, il reçut de Busnel :
Busnel : tu te rappelles de la jolie catho de Strasbourg ?
- ha oui très bonne celle-là ! et alors ?
Busnel : bah je suis chez elle. Pas ouf la nuit. Elle criait beaucoup trop fort.
La soirée s’était terminée seul mais la chose n’est pas importante. C’était assez répétitif pour ne plus s’en inquiéter. Etienne avait récupéré les coordonnées instagram d’une jolie blonde aux cheveux bouclés. Venant de Lyon, ils avaient parlé longuement de son avenir professionnel. C’était le seul intérêt qu’il arrivait à médiatiser auprès de la gente féminine : son parcours scolaire parlait pour lui : ENS, Science-Po, c’était pas de la merde ça ! Néanmoins ça n’était pas allé beaucoup plus loin.
Il était 1h quand les choses changèrent radicalement. Accoudé au bar, il tentait d’en finir avec une bière surnuméraire, les formes avaient commencé à se brouiller, et ses pensées occupaient tout son esprit. Il ne répondait plus que par des borborygmes aux remarques de ses amis. Pour tout dire il voulait partir. Les petits catholiques étaient trop fatigants, tous habillés pareils, tous de bonne race, tous intelligents et beaux, tous avec un teint uni : ils étaient réellement fatigants.
Busnel le prend par l’épaule
“Viens j’ai besoin de toi.”
A peine a-t-il le temps de baragouiner qu’il ne se sent pas dans son assiette que Busnel traverse la foule pour arriver dans la cave. L’endroit est bruyant et enfumé, des gens dansent le rock, des petits groupes se sont formés. Busnel et lui rejoignent un groupe attablé dans le fond de la cave. L’alcôve est mal éclairée, les mines sont graves, on sent que des choses s’y passent. Avec Busnel et lui, c’est moins d’une petite dizaine de personnes qui forment ce conciliabule.
Immédiatement Busnel l’introduit :
“C’est mon pote Etienne, il est à l’ENS, il a fait l’ENA..”
Sympa Busnel, il sait qu’il a amené sa caution technocratique, et qu’il pourra toujours l’utiliser durant cette soirée.
“Très bien enchanté,… et Duremeau reprit immédiatement son exposé avec un regard grave mếlant la fatigue de la soirée et l’excitation procurée par l’alcool.
“Comme je vous disais, on a décidé avec le J de se lancer, la situation politique est ouverte, le Floquert est définitivement démonétisée, la jeunesse appelle un vrai mouvement identitaire. On va se lancer dans les prochains jours, et le J aura besoin de toutes nos forces… Il nous faut renverser la table, l’espace politique est là, il faut le prendre, cette élection est pour nous”.
Le J…Le J… Jouard bien sûr.
Ferdinand Jouard. Né en 1959, Ferdinand Jouard est un homme d’affaires français né en Syrie où son père était membre de la mission militaire diplomatique à Damas auprès du gouvernement d’Hafez El Assad.
Idiotement, Etienne vérifie la page wikipedia du personnage, mais Jouard il le connaît bien.
Après des études à HEC, Jouard est devenu un homme d’affaires puissant et respecté, ayant plusieurs filiales à Singapour et dans toutes les places d’Asie du Sud, il s’est affirmé comme un businessman talentueux, un des français les plus influents de l’époque dans ce milieu. Son parcours tranche avec un pays confi dans les aides sociales, où coexistent étrangement une pauvreté de souche terrible et délirante dans certains territoires, des dépenses sociales représentant 50% du PIB, et une extrême gauche revendicative hurlant à ses nombreux électeurs que le pays était pris en étau entre un libéralisme sanguinaire et un protofascisme exponentiel. Cette question n’avait jamais été réglée et n’était plus posée. Même un haut fonctionnaire ne trouvait pas la réponse à cette quadrature du cercle particulière : un État si dépensier et des pauvres encore si présents, un chiffre du chômage source de lamento permanents et des postes devant être occupés par des quasi-esclaves débarqués du tiers-monde. Dans ce contexte, un business man affichant sa success story et son patriotisme, voilà qui n’était pas banal.
Néanmoins depuis bientôt 20 ans, Jouard était de retour au pays. Il avait investi dans des entreprises liées au milieu identitaire, vendant des produits exposant un caractère local et enraciné. Certes, la presse de gauche avait depuis longtemps montré que ces objets étaient en partie fabriqués dans des pays musulmans, mais le chiffre d’affaires ne s’en était pas ressenti. Parallèlement, Jouard avait commencé une formidable carrière médiatique. Il était devenu un bon client : ses interventions étaient commentées, sa plume acide scrutée. Il avait réuni autour de lui un petit aréopage de jeunes gens bien nés, diplômés et bourgeois, partageant un projet identitaire. On lui prêtait depuis plusieurs années des ambitions, mais c’est la première fois qu’elles étaient mentionnées de façon si claire. D’ores et déjà, Paris avait été couverte d’affiches appelant à son recours.
“Jouard ou ce sera trop tard !”
Ce premier labourage médiatique avait été bien mené. Des petites équipes coordonnées par Duremeau avaient écumé la capitale collant partout ces affiches au ton bleu clair uni, où la tête de Jouard, présentant des petits yeux mesquins, des lèvres serrées, un front dégarni duquel se dressait des cheveux blancs, un teint hâlé venant de sa mère espagnole occupait tout l’espace. Il regardait fixement l’interlocuteur, avec ses yeux clairs, comme l’appelant à se ranger devant les constats que Jouard avait formé depuis des années, l’appelant à sa reddition. Oui l’immigration est délirante, oui l’islamisme corrompt tout, oui l’assimilation n’est pas possible à grande échelle, oui la France se perd et meurt, oui tout le monde se déteste sans le dire Oui..oui mille fois oui.
Il boit un verre d’eau, l’alcool n’aide pas vraiment. Il entend mal Duremeau exposer son plan, il sait que Busnel pourra lui faire un rapport demain, d’ailleurs une affiche a justement été posée sur la table, attirant les regards curieux ou approbateurs.
L’affiche ne pouvait que plaire. Pour les médias, elle en disait juste assez pour permettre des heures de babillages occupant les ondes et les professionnels du radotage politique. Pour l’extrême droite, second public visé, elle rappelait les premières notes de la chanson Occident.
Occident en Avant
Avant qu’il ne soit trop tard !
Venge les soldats tués au drakkar
Par Assad et par Yvan
Dans la longue liste de chants nationalistes, il fallait placer cette création au rang de la plus idiote. Elle évoquait les soldats français tués au Liban dans l’attentat du 23 octobre 1983 ainsi que le combat des chrétiens libanais pour défendre leur pays contre le remplacement des Palestiniens sunnites. Les droitards la chantaient encore, quand bien même tout le monde avait oublié le sens originel, c’était d’ailleurs fréquent pour une large part de cette discographie, mais sans en voir le sens utile, ou du moins c’est ce qu’Etienne en pensait. L’intérêt de la chanson résidait dans la description d’un remplacement violent par des populations extérieures. Mais souvent, trop souvent, les voix se limitaient à soutenir “le Liban chrétien” qui n’aura jamais aucune chance de s’en sortir. Ou plutôt si, le Liban chrétien pourrait être sauvé, s’il s’alliait avec Israël, mais là, les apories géopolitiques et identitaires de cette région se mêlaient aux délires passéistes d’une partie de cette droite. Résultat : ils chantaient encore celà mais comme une comédie prenante, un rite dénué de sens, une parodie.
Non, en plus de refuser l’appartenance à l’Occident il trouvait qu’y mettre les libanais était un choix peu convaincant. Mais personne n’entendait ses atermoiements, tous les regards étaient concentrés sur Duremeau.
Busnel fut le premier à réagir : “perso, j’en suis, le FUF est mort, Floquert est nulle et n’a personne autour d’elle, il faut bouger : on en a marre.”
Force est de constater que son constat était plutôt alléchant. En effet, en dépit d’un parti nationaliste fort depuis des décennies, la France connaissait un taux de remplacement et de violence absolument délirant. En moins de 15 ans, la qualité de vie s’était totalement effondrée. La région parisienne était une région de violence rentrée, là où les individus se rencontrent, se frottent, la haine exsude immédiatement. Chacun se tassait dans des quartiers spécifiques, se barricadant, les européens via des gated communities proprettes et verduriantes, les autres au milieu des quartiers à grandes tours, où la police et les blancs ne passaient plus. Les établissements scolaires étaient devenus le front le plus intense de cette confrontation. Elle était posée dans les termes les plus clairs : des classes composées largement de jeunes issus de l’immigration devaient être conformés à un enseignement encore européen, en dépit des efforts d’adaptation des ministres et des professeurs. En rupture culturelle et linguistique, affichant leurs revendications cultuelles, la lutte était permanente. L’englobant national était comme une insulte faite à des identités parfois fantasmées, et il leur semblait comme une réalité parallèle, où il n’avait justement pas d’existence, ni d’intérêt. C’était cette humiliation permanente, d’appartenir de force à un pays qui n’avait pas besoin de vous, qui générait depuis des décennies les mêmes débats et les mêmes drames.
Un tampoco permanent alliant insécurité, islamisme et tueries de masses ou individuelles ponctuait l’espace médiatique français. Pas une semaine, pas un jour sans qu’un drame, un débat, une polémique n’apparaisse. Cette aporie n’était pourtant jamais posée : ce pays s’était construit 15 siècles sans immigration et devait sa prospérité et sa place au travail lancinant de sa population autochtone. Or, depuis 60 ans, des populations massives tirées de l’ancien empire colonial étaient venues, apportant avec elles tous les maux qu’elles avaient fui. Une double humiliation avait germé dans ces têtes et ces consciences : la première, devoir quitter sa terre natale pour aller vivre et surtout servir l’ancien colon, la seconde et peut-être la pire, sentir confusément que ce pays se portait très bien sans soi, et pouvait vivre sereinement. Des bâtiments à la littérature, des moeurs à la gastronomie, tout rappelait que l’immigration afro-maghrébine était extérieure, allogène, et que la civilisation française et européenne ne leur devait rien, qu’ils étaient en définitive, un poids, une funeste mésaventure produite par l’Histoire, une prison où des peuples s’étaient enfermés et geignaient aux bords des barreaux.
Se sentir inutile dans un pays où on n’avait jamais demandé à vivre. Jamais ce sentiment n’était exprimé, il n’était que confus, balbutiant. Étienne était persuadé que si les choses étaient dites en ces termes, la paix serait possible. Chacun se quitterait bons amis, les assimilés resteraient, les autres repartiraient de bon cœur, aidés en cela par l’État. Les européens retrouveraient les banlieues, les gilets jaunes disparaîtraient, certaines mosquées seraient transformées en musée du “plus jamais ça”.
Mais non. Tout continuait. Le pouvoir alternait le mensonge et le knout. En semaine pair, il revendiquait la beauté de la diversité nouvelle du pays, qu’il fallait se préparer à la plus grande expérience de notre temps, qu’elle serait joyeuse et prolifique. En semaine impair, la police venait chercher des petits musulmans, accusés de ne pas avoir assez pleuré après qu’un islamiste a décapité un professeur. La République organisait de grandes commémorations laïques où les caricatures du Prophète étaient baladées entre les classes, comme des icônes saintes de la laïcité, au milieu de jeunes musulmans au regard brouillé par la haine. La laïcité sacrée, et les valeurs de la République devaient-elles s’appliquer partout et sans concession. Interrogée sur l’accueil d’un bâteau de migrants venant de Lybie, la ministre des femmes se féliciterait de la chose rappelant dans la même phrase que toute personne condamnée pour harcèlement et agressions sexuelles serait impitoyablement expulsée.
La schizophrénie nationale se maintenait également dans les urnes : un pouvoir centriste appuyé sur les villes et les retraités gagnaient régulièrement contre les poussées nationalistes et populistes. Paradoxalement, le pouvoir pouvait affichait un racisme certain totalement autorisé : il crachait à grosses glaires sur les populations des outre-mer, on apprenait dans la presse que le Président usait régulièrement du terme Grand remplacement et serait meurtri par les notes de sécurité intérieure qu’il recevait chaque soir, toute soirée avec ces gens pouvaient être ponctués de blagues graveleuses et franchement incorrectes. Pourtant, ils fêtaient à grands bruits les victoires de l’équipe de France, et se féliticitaient de la “francophonie” seul avenir et seul destin encore impérial. Enfin, ce pouvoir centriste exploitait sans vergogne des milliers d’esclaves bronzés, qui pédalaient et récurraient leurs services, et ceci sans la moindre honte du monde.
Tout ceci était insensé. Au même moment, et alors que les attentats et les assassinats s’égrénaient, le parti nationaliste tentait par tous les moyens d’apparaître républicainement présentable et économiquement sérieux. Les plus radicaux étaient impitoyablement chassés, on sentait même que l’immigration n’était plus un vrai sujet, mais que le pouvoir d’achat et la retraite à 60 ans devaient mobiliser toutes les énergies. Comme si à 25 ans, perclus de colère et de dépossession, ces questions auraient intéressé cette jeunesse. Pour eux, c’était leur nouvel avant-guerre.
Le camp nationaliste institutionnel ne percevait pas la colère immense qui animait cette génération. Etienne comme les autres, s’étaient imbibés du débat politique des réseaux sociaux, des saillies de Jouard sur les plateaux télés, des pleurs et des cris des vidéos sortis des attentats. Chaque jour, ils devaient lire ou voyaient sans le vouloir la litanie des agressions et des crimes. Face à la rage, face à la haine, cette génération ne trouvait aucune voie entre l’institutionnalisme et le travail politicien inutile et usant, ou l’activisme identitaire, dangereux socialement et pénalement.
Jouard voilà l’exutoire.
Tel était le slogan réel de cette réunion. Les pintes s’entrechoquèrent, les visages se déridèrent, enfin ils trouveraient de quoi se consumer.
Néanmoins Etienne n’était pas encore convaincu.
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Mais Ludovic, Jouard est fort sur youtube certes, mais comment tu transformes ça en vote ? c’est bien d’humilier un gauchiste sur un plateau, c’est plus dur de déloger le Floquert ?
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Se passe-t-il quelque chose ? On sait tous que Floquert est démonétisée, la droite n’a pas d’idées, les agressions et les viols sont quotidiens, si nous mettons le sujet civilisationnel au centre, nous gagnerons, ce pays est à droite, plus à droite que jamais, c’est maintenant ou jamais. D’ailleurs tu pourrais faire des fiches ?
Il était piqué, “Bien sûr” qu’il répondit. C’était sa carotte, il était un âne diplômé. Sans qualification ni qualité opérationnelle, ses diplômes lui donnaient un vernis de capacité. On lui donnerait de l’importance, des petites notes normées et pointues, plaisir intellectuel discutable, voilà ce qu’il savait faire. Il n’eut plus rien à rajouter, l’euphorie de l’alcool et du groupe l’emportèrent. Il en serait, il faudrait essayer, il fallait faire quelque chose.
La soirée était finie, la chose était trop grande pour qu’il rentrât immédiatement. Que se passe-t-il ? y croit-il encore ? La résolution avait l’air décidée, tous semblaient acquis.
Paradoxalement, c’était déjà un vieux militant. Il avait été formé dans les rangs de la gauche, tractage, discussions militantes, idées à forger, arguments à polir. Il avait été de gauche car son père l’était avant lui, c’était un engagement adolescent et facile. Dans son lycée de banlieue, la droite ça n’existait pas. De plus, il avait vécu dans une charmante résidence fermée dans une petite ville préservée. Des autres, il ne les rencontrait que quelques minutes par jour, il était dans la bonne classe, avait pris les bonnes options. A ce jeu, on rêve bien sûr du communisme et du partage. On veut sortir de l’impératif de production, se consacrer à la philosophie, à la poésie. A 18 ans, le salariat c’est une horreur, puis on s’assagie, on se case, on voit surtout que le problème n’est pas là, et que, même s’il existe, la pire des choses est encore de perdre son passé avant son avenir.
Le sentiment de révolte est venu plus tard, c’est le vivre-ensemble qui l’a rendu d’extrême droite. Une grande sœur professeure d’histoire agressée plusieurs fois, traverser des villes au nom ancien, où Clovis tenait sa cour, devenue des cloaques africanisés, violents, sales et pauvres. Être le seul blanc de sa rame.
L’image était facile, le constat connu et pourtant. N’importe quel français un peu cultivé ou biberonné aux images du roman national ne pouvait que voir le problème.
La nuit était belle.
Rue de l’Université.
Déception.
Damien lui avait dit à l’Assemblée. Ils se retrouveraient dans son bureau. Des couloirs sans âme et des petites pièces mal agencées, une moquette bleue criarde, des cernes.
Voilà l’envers du théâtre parlementaire.
Damien était assistant d’un député de Meuse. La précédente élection avait donné au FUF une représentation parlementaire correcte, de nombreux militants avaient pu trouver un travail, tâche difficile quand on était médiatisé comme membre de la famille nationaliste. Pour la première fois, un parti honni et ostracisé avait accès aux cantines de la République. Il l’accueillit un dossier sous le bras en lançant un regard entendu envers ses collègues, se précipitant à une autre réunion.
- Comment vas-tu Etienne ? Viens on va se mettre sur le toit j’ai chaud et j’ai rien à faire.
La vue par contre était époustouflante. On devinait les formes claires et du Grand palais, les toits de zinc de la capitale, la pierre jaunasse des immeubles haussmanniens, la République trouvait sa beauté quant elle permettait l’accès au ciel.
Damien était un proche ami. Il s’était rencontré dans la même résidence Crous qu’ils occupaient dans les Yvelines. Ils s’étaient tout de suite entendus. Une même passion pour l’Histoire, la politique les réunissaient. Intellectuels, peu sportifs, un peu gauches en société, ils partagaient ce sentiment de commun, cette fraternité des moins populaires du lycée, ces admirateurs de choses désuètes ou d’informations abscons. Parlaient-ils longuement des défauts et des gloires des Comnènes, de l’épopée de Gilgamesh, des vertus de la France laïque du grand bassin parisien, s’opposant aux franges catho-zombies. Bref, un lien fraternel s’était noué dans l’exclusion de l’époque. Damien était homosexuel cela dit. Cela changeait un peu leur relation ; chacun évoquait une langue inconnue à l’autre, c’était aussi agréable d’une certaine manière. Damien racontait comment il baisait facilement mécaniquement, comment son téléphone vibrait toujours de propositions salaces. Et il devait écouter patiemment Etienne, lui racontant comment son rare date s’était terminée sans rien, la dernière fille que Busnel avait déjà son lit malgré tous les efforts déjà donnés. Souvent la soirée se terminait dans le flou de la bière. Un soir de Saint Sylvestre, on avait demandé à Damien ce qu’il trouvait à Étienne, il répondit “parce que c’était lui, parce que c’était moi”. Une amitié d’une belle pureté, une invention de roman.
-
Bon faut que je te parle.. Je sais de sources sûres que Jouard va se lancer, j’aimerais savoir ce que tu en penses.
Etienne aimait bien distiller les informations, faire croire qu’il en savait, qu’il avait des contacts, une oreille auprès des alcôves. Chose étrange, connaître un peu le théâtre politicien ne l’avait pas dégoûté de ce genre de fantaisie. Rencontrer les protagonistes, les voir, les toucher, cela les rendait irrémédiablement décevants, petits. Damien faisait de la politique d’ailleurs, il s’était présenté aux législatives dans la Somme, Etienne avait même dirigé sa campagne. Mais c’était un autre temps. En tout cas, ça lui avait fait bizarre de le voir sur des affiches, lui qui l’avait vu vomir dans les chiottes d’une boîte, ou évoquer les qualités péniennes d’un étalon péruvien. Le suffrage universel cachait bien des choses.
Damien : j’ai entendu aussi.. pfff ils font chier…
-
vous allez faire quoi ?
-
bah rien ! il va s’écrouler
-
je crois que tu te trompes
Comme souvent quand Damien se plaignait de son ton péremptoire, il levait les yeux au ciel et cachait son désagrément dans la fumée de sa vapoteuse.
-
mais de quoi tu me parles là ? tu me parles d’un mec des plateaux télés. On a des députés ! On a Christine ! Il a quoi lui ?
-
Et qu’est ce que vous en avez fait de ça ? Rien ? On s’en fout de la retraite à 60 ans ! Tu as vu hier les nouvelles ? Ils ont tué Renaud Camus ! Ils l’ont eu !
Il essaya d’éviter des trémolos hors de propos. Il ne le put. Ça lui avait vraiment fait mal. On le savait malade, on savait qu’il n’écrirait plus, mais le choper chez lui dans le Gers. C’était immonde. La photo avait circulé. On devinait le crâne noueux de l’écrivain, dont tant de choses en étaient sortis, couchés dans le sang de son cou sectionné. Un sourire kabyle. Étonnement ça lui faisait comme une sorte d’auréole.
C’était l’écrivain préféré d’Etienne. Non pas par goût de l’interdit ou de la radicalité. Mais la plume sensible de cet homme qui n’avait jamais gagné, les élans pathétiques de sa tenue, ses appels désertiques au retour du sens et de la verticalité. Pour Étienne, Camus était un saint. Un saint identitaire.
-
Bon on verra, il n’est même pas dans les sondages Jouard ! Christine est donnée à 47.5% et la campagne n’a même pas débutée, je ne me fais aucune inquiétude.
-
Tu sais bien qu’il se passera toujours la même chose, ils vont en trouver un jeune, un nouveau, une histoire. Et nous on va être les méchants, les fachos, les beaufs. Et les bourgeois auront peur.
Damien se tut et changea de sujet
-
Par contre oui Camus, ça m’a fait un choc, assassiné devant chez lui par un Algérien. Ironique, lui qui aimait bien les petits maghrébins…
-
Tais-toi c’est vraiment pas le moment.
Plus tard dans la soirée il se jurera, l’alcool aidant, qu’il irait à son enterrement. Il n’en a rien été. La sobriété est lâche. Il n’assista même pas aux quelques petites manifestations qui avaient rassemblé la crème du milieu identitaire. A peine avait-il écouté dans les RER interminables, les lives et autres émissions de commémoration. Une partie du camp identitaire n’avait pas participé à ses cérémonies. Ce milieu est souvent divisé sur des questions idiotes, comme la gauche, ils accusaient sans savoir et récusaient sans pardon. Camus avait subi tout ça. Son cancer ne l’avait pas emporté mais le Mal qu’il avait alerté toute sa petite carrière. Des larmes coulèrent néanmoins.
Restera son œuvre, que le sang de son cou tranché ne souillera pas. Plus que jamais, Etienne était décidé à agir.
La Cour aux Ernest.
Étienne était un provincial dans l’âme. Quand il pénétrait dans l’Ecole Normale Supérieure (il soulignait distinctement les syllabes pour marquer son auditoire), il avait toujours un sentiment de devoir accompli, d’une réussite obtenue malgré tout.
Il attendait un cours avec ses camarades. Finances publiques ou politiques monétaires. Rien d’intéressant. La classe est une activité mécanique. Une première aliénation. Au bout de 15 ans on n’y fait presque plus attention. On tape son cours vertement sur son ordinateur, on s’évade en regardant twitter ou en répondant à des messages. Sitôt que la leçon est finie, on se précipite dehors sans demander son reste ni dire au revoir. Bon oui, ses pensées ne l’emmenaient pas très loin ce coup-ci. Reste qu’il fallait attendre. L’ENS est quand même un peu décevant. Dire que des gens s’évertuent des années à y rentrer. La cour n’est pas si bien entretenue, les classes ne sont pas très grandes. On y sent toutes les substances sauf de la matière grise.
Ses camarades discutaient. Etienne ne les aimait pas. Il les trouvait idiots, confis, anonnant les vérités du temps. Peut-être que c’était aussi une sorte de jalousie, il n’était pas agrégé d’allemand ou spécialiste de Spinoza, la philosophie lui était toujours tombée des mains et il n’avait pas lu dans sa jeunesse les grands romans français. Qu’importe. Alors qu’il allait perdre l’ouïe en revenant à ses pensées, il entendit distinctement le nom de Jouard. Jouard… Jouard oui ils en parlaient bien. Ce n’était pas si étonnant d’ailleurs. Ses affiches remplissaient tout Paris et son nom était sur toutes les bouches du babillage médiatique. Il tendit l’oreille.
-
Tu as vu Jouard ?
-
Ouais haha ça fait peur un peu, n’empêche Le Floquert est mal parti avec lui
-
Le PR surtout
-
On verra mais bon…
Oui la discussion n’allait pas loin. N’empêche qu’il était là, il était sur les lèvres.
-
Vous en pensez quoi ? S’essaya Etienne.
-
Pffff je pense que pour la droite c’est un peu logique. Mais bon, il faudrait que la gauche se ressaisisse surtout.
-
Vous allez acheter son livre ?
-
Je pense moi oui. Ça peut être intéressant !
Exceptionnel. Au cœur battant du conformisme intellectuel du pays, voilà qu’on évoquait sans grandes envolées ou insultes le nom d’un politicien nauséabond. Etienne n’en revenait pas.
Plus tard, il entendit d’autres discussions bruissaient de cette manière, on pouvait donc parler de Jouard, la chose était folle. Dans le même cours, une jolie blonde bien née transmettait à qui voulait l’obtenir le PDF du livre de Jouard. C’était magnifique.
L’étonnement n’était pas factice. Etienne savait depuis des années que dire qu’on était du FUF ou qu’on votait le Floquert, vous condamnait immédiatement à un ostracisme sans pardon. Ce n’était pas mal vu, c’était indicible. Le Floquert conjuguait deux défauts qui brisaient tout dans le quartier latin : nationaliste et populaire, raciste et beauf en somme. Avec Jouard c’était différent, on connaissait sa culture, on respectait son verbe haut. Plus prosaĩquement, il était “in”, une large partie de cette bourgeoisie l’avait déjà croisé dans des soirées mondaines, il faisait partie de leur monde et ça c’était sa grande qualité et sans doute aussi un impérissable défaut. Le Français aime les formes bien plus que les actes, Jouard donnait l’impression de l’intellectuel quand Floquert ne se débarassait jamais de cette image, qui était fausse d’ailleurs, d’être une provinciale mal dégrossie acclamée par des foules de populos mal habillés. C’était étonnant, très étonnant. Etienne s’enquit de la chose le soir même à Damien :
- tu te rends compte, des collègues à moi ont parlé de Jouard, et pas qu’en mal !
Damien changea de sujet. Etienne était tenace, parfois un peu narquois, un sondage était tombé, Jouard était à 10%, toujours trop sûr de lui-même Etienne envoya “on se reverra au second tour ;)“. Ivre de lui-même, d’une jeunesse ardente, et d’une solitude affreuse, il s’endormit content.
Etienne était en retard. Il n’avait pas su comment s’habiller. Il avait un rendez-vous, la chose était importante, il fallait apparaître soigné mais en même temps négligé, jeune sans être débrayé. Enfin c’était ce qu’il croyait, il n’était pas bon pour ces choses.
Il avait eu une vie amoureuse très monotone, semblable, moyenne. Pendant 4 ans il était resté avec une fille rencontrée au lycée. Ils se complétaient assez bien et avaient passés ensemble les années lancinantes des études universitaires, alternant les TD à rendre, les partiels à réviser, les vacances studieuses et profitant rarement de la vie parisienne. Il était heureux de ces années qui l’avait habitué au ronronnement du couple, à un sexe classique mais contentant, il ne demandait pas grand chose sur cette affaire. Il s’était trouvé bon dans tous les domaines. D’ailleurs c’est lui qui était parti, il avait été préparé à tout sauf à la pire des expériences d’amour : l’ennui. Un jour il avait défailli. Physiquement il avait senti que c’était de trop, les parents, les courses, les mêmes routines, les discussions mécaniques. Il était parti pour consumer sa jeunesse. Aujourd’hui il était calé, son côté gauche avait repris le dessus. Comment parler, comment avancer, comment attaquer. Tout cela était trop compliqué bien souvent, et, comme d’autres, il oubliait la bagatelle pour se consommer facilement.
Mais avec Nina c’était différent. Etienne regardait peu les filles, il n’avait pas l’œil exercé à cette pratique. D’ailleurs il concevait la chose comme un peu obscène, mais surtout tout à fait inutile. A quoi sert de reluquer une fille qui disparaîtra dans l’ombre de la foule ? Oui sans doute, pour les souvenirs, les écrits, le romanesque. Mais aucuns de ceux qui pratiquaient ardemment, en lui donnant un coup de coude avec un regard entendu en direction d’une fesse qui passait, ne semblaient être plus chanceux que lui. Etienne ne regardait pas, Etienne était pris. Nina avait réussi. Dès le premier jour, dès le premier regard elle lui avait plu. Comme dans les romans de Pierre Michon, alors qu’il écoutait d’un esprit distrait un autre cours ennuyeux, il l’imaginait. Sa gorge, son ventre, délimiter le mouvement exquis de ces gestes, écouter passionnément ses dires, trouvait sans cesse un bon mot pour lui arracher un sourire. Nina était le type de fille qu’il aimait. Blonde, bien sûr. Assez grande, plus grande que lui même. Une peau de lait, des cheveux satins, une bouche légère au mouvement fin et sensuel. Etienne s’emportait. Pourquoi l’ l’avait -elle rappelé ?
Avec elle il avait tout dit, espérant d’une mise à nue en parole la pareil à la couche. Il s’était bien fourvoyé. Elle était fille d’un présentateur ventru d’une chaîne parlementaire : le modèle parisien. Un peu bohème, surtout bourgeoise, elle habitait sur l’île Saint Louis, un appartement exigu, aux poutres apparentes, très beau d’ailleurs. Il avait passé une soirée là-bas, une soirée de sortie de partiels, il y avait trop de monde et elle s’était évaporée dans la foule. Une fois, elle était revenue au minuscule balcon qui donnait sur les rues sombres de cet éden parisien. Sur l’île Saint Louis on sait qu’on a atteint un cap, on est au maximum immobilier de la France. Dans la hiérarchie jacobine de l’aisance, on ne peut pas aller plus loin. Du moins c’est ce que Etienne pensait, il s’imaginait une vie ouatée et trépidante, l’accès aux synapses du pouvoir, à l’euphorie citadine des corps, aux concerts et aux surprises, vrais avantages de la vie parisienne. En province, on se satisfait du retour permanent de ce qu’on connaît, des rues, des bars, des verres, des filles mêmes. A Paris, la nuit ouvre son ventre désireux pour se laisser pénétrer à l’inconnu, aux rencontres, à l’aisance de l’anonymat. C’était dur, c’était parfois étouffant et souvent on répétait les mêmes choses, les mêmes endroits, les mêmes êtres, la même euphorie vinassée. Mais dans cet endroit, dans ce jardin au bord du monde, où la Seine agit comme un filtre protecteur sur le tumulte des choses, on pouvait sans crainte, s’appuyer sur le pas de lancement de la cité et voler dans la nuit irréelle.
L’appartement était assez spécial, témoignant des goûts de sa maîtresse. Des affiches de groupes inconnus anglo-saxons au mur, bien sûr, une espèce de banquette ottomane où on pouvait se prélasser, et qui devait être fort agréable pour les choses de l’amour. Etienne se rếvait s’y réveillant avec sa dulcinée. Comme d’habitude, il divaguait, et se perdait dans les songes pour éviter l’action. Son imagination prolixe était lâche, parfois il aurait voulu que son cerveau l’abandonne, que ce ruminent intérieur cesse, et qu’il saute, qu’il vibre, que le silence ne soit que l’abandon désiré. Apparemment cette banquette était un cadeau de la grand-mère de Nina, une globe trotteuse, boomeuse de premier ordre, ayant traîné ses sarouelles et sa suffisance de blanche dans toutes les fumées vaporeuses de Katmandou ou de Bagdad.
-
Tu passes une bonne soirée ?
-
Très bien oui.
Tant de mots pour dire si peu, tant de lignes lues pour une telle bassesse. Etienne n’en revenait pas. Comment faisait Busnel
-
J’aime beaucoup ton appartement, renchérit-il maladroitement.
-
Oui c’est mon père qu’il l’a dégoté, d’un ami artiste qui n’est jamais là, qui fait de la laque ou quelque chose comme ça enfin tu imagines.
Etienne était fondu. Comme une ultime marque de honte un peu trotskiste, Nina minorait dans de grands gestes de sa cigarette l’indécence bourgeoise de sa condition, comme si elle avait un peu honte ou pire, comme s’il avait un peu honte de lui.
- J’aime beaucoup tes poutres, ça fait ancien, c’est vraiment bien choisi, un homme de goût cet artiste !
Elle resta un peu interdite devant la formule, esquissant un sourire gêné. Étienne en fut pétrifié. Et il avait cru que ce serait drôle. Elle le regarda étrangement, décelant une proposition salace pourtant tout à fait absente, il voulut se lancer sur une estimation séculière de l’appartement, mais elle fut appelée à d’autres plus en fougue, plus jeunes, plus à l’aise.
Étienne s’en voulut. Comme à chaque fois qu’il ratait quelque chose, qui disait quelque chose qu’il ne fallait pas, qu’il commettait un impair, ce souvenir resterait gravé dans son être et viendrait le torturer. Il se demandait souvent pourquoi, depuis sa propre enfance, il ne conservait que les mauvais souvenirs. Celui là il allait le traîner, se maudire, pourquoi avoir dit ça, qu’est ce que tu peux être con parfois. Etienne en aurait pleuré. Il s’imagina même enjamber la barre et en terminer. Mais non, il fallait continuer. Il repartit. En plus, il abandonnait vite. L’île Saint Louis était froide et vide, ce n’était pas un si bel endroit et quand on vivait en banlieue, c’était même sans doute le pire pour rentrer. Il marcha longuement. Notre Dame éventrée représentait bien son état. Des bâches cachaient le vide et des grues s’affairaient à une tâche qui semblait infinie. De Nina n’aurait-il que des images bâties par la folie de son cervelet ? Elle était pourtant resplendissante ce soir-là, à son bras elle n’aurait pas été en meilleure place. Il voulait une femme ambitieuse, pour elle et surtout pour lui, une femme qui saurait déceler son feu intérieur, polir la pierre pour en admirer le carat, voilà ce qu’il cherchait, ni la baise, ni les émulsions maussades du coeur, il voulait un Richelieu de dentelle, un Sully callipyge.
Etrangement elle l’avait rappelée, ou lui ne sait plus, il se souvient d’avoir poussé un petit cri, lors d’une soirée à l’ENS quand elle avait répondu favorablement à sa proposition. Peut être que c’était encore possible alors ?
Il était habillé assez moderne, du moins le pensait-il. Il avait chaud sous son pull à col roulé, c’était à la mode ça non ? dépassait-il toujours le cadre du bon élève ? Il était trop tard pour en douter maintenant.
Il y avait de la place. Etienne avait choisi un bar mi branché, mi babos, servant pour un prix presque raisonnable de très beaux cocktails, dans une ambiance années 20 qui ne lui déplaisait pas. Si ce n’était pas une adresse habituelle ça en jetait.
Elle arriva en retard, étonnement. Dès la bise de circonstance Etienne sut que ses efforts avaient été vains, une froideur palpable l’animait, pensait-elle encore à la soirée ?
-
Il faut que je parle, t’as fait des concours non ? J’ai mon petit frère qui hésite, il est à Assas mais en même temps il fait le conservatoire donc..
Tout celà était usant. En quoi voulait-il parler de ça ? Que pourrait-il dire. Etienne n’avait pas fait ces concours par plaisir, ou même par pulsions : c’était une façon qui lui paraissait la plus simple d’obtenir une rondelette rémunération, un statut social, des métiers intéressants au possible et de choisir un temps soit peu sa vie et ses conditions d’existence. Voulait-il chaque jour contrôler les procédures pour obtenir des fonds européens en Lorraine ? Non, bien sûr. Les concours sont une affaire d’âne bâté. Certes, pour y réussir il faut un petit peu plus d’intelligence, de mobilisation durant quelques heures dans une salle morne et devant une table bancale. Mais après ? Tous ceux qu’il connaissait songeaient, au bout de quelques années de vraie labeur, à se retirer dans un placard. Toutes ces choses étaient futiles, et lui, on lui demandait des conseils. Cynique, il conseilla à ce petit frère d’aller s’abîmer quelques années dans ce genre de folie. On y ressort vidé, un peu autiste, on ne sait plus parler que de plans, de problématiques, de livres même pas lus. Il but au moins 3 verres d’une traite. Il avait dans sa poche de veste un Ronsard. Fol qu’il était, il s’imaginait déclamer “Mon Amie la Rose” à cette pimbêche trop bien née.
- Au fait, changeons de sujet je vois bien que ça t’embête mais.. alors qu’est ce qu’il se passe avec Jouard…
Elle avait un petit sourire au coin, ça y est l’interrogatoire arrivait. Ses yeux pétillaient de l’aveu prochain. Etienne ne se démonta pas, il sauta à pieds joints dans le piège, kamikaze, il voulait en finir, il ne savait pas gérer un rendez-vous.
- Hé bien oui il va se lancer c’est presque sûr, je participe à son équipe d’ailleurs.. j’écris quelques notes, on dit qu’elles sont plutôt bonnes
Et il se rassit dans son siège, avec un air content de lui, comme si cette information allait lui apporter quelques points dans la compétition sexuelle qui se jouait.
Etienne se fourvoyait encore.
Ses yeux prirent une taille énorme, terrifiante elle devint, Etienne lui aurait dit qu’il avait tué ses deux parents qu’elle n’aurait pas réagi différemment.
-
Ha non franchement Etienne tu ne peux pas faire ça !
-
Bah pourquoi ?
-
Mais franchement… pfff je sais pas Jouard quoi… encore quand tu me disais Le Floquert bon.. elle est gentille, elle aime les chats, j’étais pas d’accord mais je comprenais, ton envie de défendre le bloc populaire, les gilets jaunes tout ça
-
Ce n’est pas que je veuille les défendre. J’en viens. Je connais ces territoires, tu l’as vu la misère, le chômage, la drogue là-bas. C’est pas qu’une vue de l’esprit, une position excentrique pour faire parler enfin ! Chez moi dans la Meuse il n’y a tellement rien à faire que les gens se piquent, tu crois que c’est une vie ? Et regarde ce qu’ils obtiennent, uniquement du mépris comme aujourd’hui, comme maintenant !
Elle rigola un peu, mais reprit avec cet air tragique d’accusation, et de pitié. La pitié oui, c’était sans doute ça le pire.
-
Mais enfin Etienne, tu es cultivé, tu es intelligent, comment tu peux tomber là dedans ? Un raciste qui dit que le problème c’est juste les noirs et les arabes et hop qu’une fois partis on réglerait tout
-
… Il dit pas que ça mais..
-
Mais si ! Arrête enfin ! Tu le sais très bien. Pourquoi tomber là dedans franchement, je comprends pas. En plus, tu dis toujours les banlieues, les banlieues, mais moi j’y ai vécu aussi hein, j’ai des amis, je suis même sortie avec ces gens et regarde ça va je suis vivante hein. Pfff non mais franchement.
Etienne resta figé. Premièrement oui, même s’il n’aimait pas les idées basses, il savait confusément que si, au moins les non assimilés repartaient, si on expulsait les étrangers condamnés, si on limitait l’accès à la nationalité et au territoire oui, les choses iraient irrémédiablement mieux.
Ensuite, le rappel que le corps de Nina avait été la propriété d’autres, et qu’il n’en aurait, du moins croyait-il, après une telle soirée, jamais l’usage, cela le mit en colère. La frustration de l’homme renvoyé, la colère sourde de cette solitude pesante.
-
et alors, t’as vécu dans quelle banlieue ? on peut faire un concours si tu veux ? Mais non mais les attentats, les morts quotidiens, les agressions, de femmes particulièrement, non ça, ça ne te fait rien. Fulminait-il
-
Oh arrête avec ça, tu sais moi c’est surtout des bons petits blancs qui m’ont agressé..
-
Arrête aussi, tu sais très bien que c’est faux, tout le temps on me sort ça. Comprends-tu qu’on ne peut pas me mentir comme tu le fais ? Je connais ce pays, je connais son histoire, j’y suis né, tous mes ancêtres y ont leurs tombes. Je sais ce qu’il s’y passe n’est pas normal, que jamais, dans un autre continent, ce que nous subissons ne serait toléré, et toi tu t’en fous, la moralité avant tout. Tu vis dans l’île Saint Louis et tu me demandes la générosité, tu me dis qu’il ne faut pas céder aux idées basses, mais c’est facile pour toi aussi !
Elle changea de sujet, comme un torero porte l’ultime pendarille dans le corps de la bête déjà à l’agonie
-
Mais alors comment fais-tu avec les filles ? ça doit être dur quand même non avec de telles idées ? Tu m’avais dit que t’avais une copine mais ça fait longtemps que je n’entends plus rien.
-
Hé bien ça va.. tu sais il y en a aussi
Non, sur ces sujets, Etienne ne savait pas mentir. Bien sûr que c’était un sujet important. S’ il avait toujours voulu être un rebelle, un vrai, un réprouvé, cette solitude, cet ostracisme lui pesait parfois et particulièrement ce soir. Oui ces milieux de droite attiraient surtout des hommes marginaux, ou des homosexuels, ce qui n’arrangeait pas la chose. Les filles c’était rare. Déjà qu’en politique les profils sont généralement plus éparses mais à droite, c’était parfois terrifiant de masculinité. Pour en trouver, il fallait se plonger dans la radicalité, mais au risque social et pénal bien trop grand, ou mentir. Et mentir quand son coeur était en lice, il ne savait pas faire. Certains de ces amis pratiquaient abondamment la chose. Etienne connaissait un militant, ayant menti presque deux ans sur ses activités à sa compagne, qui, militante écologiste radicale, se refusait absolument à l’idée de fréquenter ou de connaître quelqu’un de droite. Etait-ce une solution ? Pour l’accès au corps tout est possible. Les femmes imaginent assez peu la rouerie de l’homme, la profondeur insoupçonnée de ses capacités de mimétisme et de mensonges, les édifices imposants construits par sa psyché. Elles s’imaginent qu’il est là, tout entier devant elle. Qu’elle le connaît réellement, que celui qu’elle voit le matin bailler, pousser des râles entre ses reins le soir, la regarder avec envie et plaisir en soirée, qu’un homme dénudé l’est aussi psychologiquement. En même temps, c’est contre intuitif : pénétrées, elles s’imaginent connaître le pénétrant. Quelle erreur.
Et c’est encore pire avec un militant nationaliste. Habitué à l’ostracisme et au rejet constant, en tout temps, sur toutes les ondes et en presque tous les lieux, celui-ci sait porter un masque, plusieurs même. Étienne était de cela. Selon les interlocuteurs, il était jeune et branché, sans doute le rôle le plus dur, marxiste-léniniste radical, populiste antisystème, eurosceptique bon teint, assimilateur exigeant, voire même écologiste multiculturaliste. Une fois, il avait même emballé une jeune normalienne, qui lui avait parlé sur l’oreiller longuement de son séjour à Berlin, ville cosmopolite et gay friendly et de son mémoire sur l’accueil de réfugiés Zairois dans un quartier de Berlin Est dans les dernières heures de la RDA. “Moi aussi je suis passionné par l’Allemagne du XXe siècle” lui avait-il dit, et ils avaient parlé longuement du gouvernement socialiste actuel, facilitant l’arrivée de réfugiés et du magnifique geste d’accueillir des millions de Syro-irakiens.
Sa remarque avait fait le bonheur des soirées identitaires du lendemain. Tout le monde en était venu aux larmes. Elle n’avait pas compris le sous entendu. C’était facile, un peu bas, mais c’était la seule joie de ces hommes.
Maintenant seulement, Étienne en souffrait, il voyait Nina, il voyait le refus. Toute sa position corporelle indiquait son opposition. Il comprit qu’il ne fallait pas continuer le supplice.
- Je préfère la vérité à l’exaltation temporaire de mon corps. Lui sortit-il, grandiose et un peu dépassé.
Puis il partit. Il ne pensait plus recevoir un message de Nina.
7.
Etienne marchait au hasard dans la nuit. Quelle catastrophe. Il en rendit compte à Benjamin.
Dumance : c’est une connasse, elle m’a fait chier sur Jouard
Asarcès : mais faut pas en parler aussi, tu le sais pourtant !
Dumance : qu’est ce que tu veux faire ? Elle a mis le sujet sur la table ! Elle voulait quoi la mégère ? mes couilles sur un plateau
Asarcès : ;) rentre bien mon gars, une de perdue tu sais ce qu’on dit
Asarcès n’était pas aidant non plus. Il ne se sortait pas des années de prépa.
Néanmoins, Etienne se demanda si tout cela en valait-il vraiment la peine ? Devait il vivre le pire de l’occident décadent ? La solitude et la misère sexuelle. Et pour quoi ? pour des idées. Mais des idées on en change, lui murmurait le mauvais génie de la facilité et de la paresse. Pourquoi ne vivre que des déconvenue, pourquoi toujours porter des masques. Sois comme les autres ! Faciles, absents aux choses graves, légers, parler des derniers rappeurs, écouter et dire la même chose qu’à la télé, pourquoi s’embêter ? Tu sais que tu as perdu en plus, confusément tu le sens. Les forces en face sont trop importantes, toi Etienne Dumance, dans ton col roulé et ton visage pourpre, tu vas te lever contre le mondialisme, fermer le robinet démographique africain, renverser 150 ans de politique et 60 ans d’abandon. Toi ? tout seul ?
Étienne, abîmé par l’alcool, se répondit. Il délirait presque, dans ces rues de l’est de Paris. C’était dangereux, des africains patibulaires le frôlaient. Après, un désespéré parlant tout seul, ça courait les rues, on n’y faisait plus attention.
- mais je ne suis pas fou bordel ! Je sais que j’ai raison… C’est injuste !
Il larmoyait pathétiquement.
Etienne se reprit, on le dévisageait, trois personnes le suivaient, il bifurqua sur un grand boulevard et les sema dans la foule.
La marche lui remettait les idées en place, et descendait ce mélange putride d’excitation, d’alcool et de testostérone inutile.
Le drame était noué, et Etienne en connaissait les termes. Il avait toujours voulu être cela. Pour lui, la jeunesse c’était être un vrai rebelle, un marginal. Il avait recherché la chose. A 10 ans, il s’était juré qu’il ne deviendrait conformiste qu’à 30. Et pour le coup, il avait réussi. Tous les médias, tous les gens rencontrés, tout s’opposait à lui. C’était tellement grisant. Ce petit sentiment un peu miteux, d’avoir ce double visage, d’être un Janus permanent. D’avoir raison également. Il savait confusément qu’il était dans le vrai. Que ce pays ne devrait pas changer de la sorte, que ces drames et ces meurtres étaient évitables. Ce n’était ni une piété filiale, ni un sentiment construit, c’était une mixture de romantisme dépassé et de vérité subie. Il savait confusément qu’il était dans le vrai, du côté juste. Il savait aussi qu’il était un vrai punk, un réprouvé et que ce double sentiment prévenait l’abandon sans tarir ses douleurs.
En marchant, il arriva dans les environs de la Gare du Nord. Des détritus et des africains partout. Une horreur. Comment Nina faisait-elle ? Pourquoi lui mentait-elle de la sorte ? Pourquoi tout le monde refusait le simple constat. Pourquoi Étienne devait-il être un réprouvé de la sorte ?
CHAPITRE IV : Brun de vie
Busnel l’appela tôt. Il était lundi, le bureau miteux où travaillait Etienne s’éveillait doucement des vacances de printemps. Une sorte de mélasse informe courait sur ses collègues et son travail, le soleil du mois de Mai pointait, Perséphone revenait de ses Enfers, rien ne semblait plus si important, les corps étaient dressés au plaisir et à l’abandon, non pas à une quelconque envie de production. Alors qu’il était jeune et avait un peu d’argent, Etienne était allé chez ses parents dans le Lot. Il avait senti un vague sentiment de pitié, ou de mépris, quand il avait annoncé son lieu de villégiature à Asarcès. Franchement, jeune, friqué, célibataire, pourquoi allait s’enterrer là bas, entre les livres et les paysages, alors qu’il y avait encore le monde à croquer. Etienne avait fait mine de ne pas entendre ces reproches, après tout il faisait bien ce qu’il lui chantait. Ces vacances avaient permis un profond repos ; selon son expression, il s’était dégagé les synapses avant de replonger dans les sables mouvants parisiens.
Busnel : ça y est, c’est fixé à samedi prochain. Le meeting du J. Ta présence n’est pas à éviter.
Etienne : Bien sûr enfin !
Les choses sérieuses advenaient, et Etienne ne parvenait pas bien encore à discerner qu’il allait faire partie de cette aventure. Les rumeurs avaient courues dans la presse depuis des semaines, Ferdinand Jouard devait tenir un immense meeting où il annoncerait sa candidature à l’élection présidentielle et pourrait jauger ses forces et ses ralliements. La presse n’en pouvait plus, excitée comme une ado devant son idole, elle mouillait de l’instant, de l’image, elle la commentait déjà, elle commentait du vide mais elle était en surchauffe. Pas une chaîne de télé, jusqu’aux émissions pour vieux, n’avaient évité le sujet. La chaîne personnelle que Jouard avait acheté il y a maintenant quelques années était dans un état de tension qui frisait l’embolie, les journalistes se lếchaient les babines. Jouard avait choisi un vaste terrain en face des Invalides. L’avenue de Breteuil lui serait entièrement privatisée pour l’occasion. On ne parlait pas du coût d’une telle opération mais il montrait déjà le sérieux, et les appuis, du personnage. De son côté le FUF faisait la grise mine, les sondages s’amoncellaient et pointaient qu’une partie de son électorat, les jeunes et les hommes surtout, se détournaient de lui. Christine le Floquert montrait aux caméras un calme olympien, mais les soirées parisiennes avaient pris un mauvais tour. Etienne connaissait depuis longtemps ces quelques bars miteux où se réunissaient le petit monde d’extrême droite. Dans une ville aussi adverse, il fallait bien se rassembler à quelques endroits acquis, on disait du “tu” au patron, on se servait derrière le comptoir, des musiques peu reluisantes passaient souvent, on avait toujours une chance de rencontrer quelqu’un, du jeune assistant parlementaire FUF ambitieux, au journaliste de “réinformation” se lamentant bien vite, aidé d’un GIN tonic surnuméraire, d’un célibat forcé et racontant aux oreilles curieuses ses anecdotes du monde qu’il avait connu. Quand on y était à ce point, et à cet âge, c’était que sa carrière était finie. Mais Etienne s’en foutait, la sienne, pensait-il, était devant lui. Néanmoins, Etienne avait connu les soirées de la grande unité, tout le monde était plus ou moins pour le FUF, on avait voté pareil, on se soutenait. La présence d’une nouvelle écurie, qui s’était lovée dans les rancœurs personnelles et les camarillas constituées, avait fait exploser ce petit monde de faux. Désormais on ne se regardait plus, on était plus si disert, on ne racontait rien. Etienne était allé aux Catacombes ce jeudi soir avec Busnel et des amis. Une petite porte verte, un escalier en colimaçon, un bar sous des fleurs artificielles et des musiques des années 80 flottaient dans une petite pièce aux canapés sales. Un fumoir intérieur, lieu de sociabilité et d’horreur, illuminait de loin ce sous-sol. C’était son repère, un endroit trop connu. Il se souvenait sur quel canapé il avait dragué une commerciale idiote, dans quel alcôve il avait disserté sur la seconde guerre mondiale avec un vieux breton radical, des longues heures passées dans le fumoir avec Damien, dans lequel on ressortait juste pour se resservir, vomir, ou quitter ce lieu peccamineux, les habits empuantis de tabac. Le barman ne demandait même plus son cocktail : un professionnel, en hommage à Belmondo, délicieux et traître. Au bout du deuxième Etienne plongeait alors dans une torpeur délicieuse, oubliant la musique trop forte, s’abandonnant à la bêtise et aux gestes idiots, cherchant désespérément le regard et surtout la croupe d’une fille auquelle il n’aura pas le courage d’adresser un mot. L’endroit était nul mais c’était le sien. “Ce bar, il est des nôtres”.
Ce jeudi, l’ambiance était au classique. Duremeau était là, entouré maintenant d’une fine équipe tout acquise à sa gloire et à son service. Il rayonnait franchement. Étienne ressentit immédiatement cette mauvaise jalousie qu’il avait parfois devant le courage, ou pire, l’inconscience. Ils étaient là pour se détendre avant l’épreuve. Étienne parla à Duremeau. On prévoyait déjà 50 000 personnes, ce meeting ne devait pas être un succès mais un triomphe. Jouard parlerait en face des Invalides, son petit corps symétrique à la Croix. Comme le Christ, il monterait sur le Golgotha démocratique et donnerait son corps pour laver les péchés de la France. La chose serait grandiose et pathétique le Floquert devrait mourir sur place. Busnel avait été nommé adjoint à la sécurité, et avait pris Etienne comme acolyte. Busnel pourrait faire semblant, il s’était musclé durant les vacances et avait baisé intensément, il semblait au sommet de son être, il devait être irrésistible. Consciencieux, il avait écumé les groupes les plus fous pour déterminer qui viendrait, et qui ferait du grabuge. Duremeau avait un seul mot d’ordre : pas de débordements, la presse ne devrait pas se repaître de violences ou de drames, elle ne devait qu’adouber le nouveau leader de la droite nationale. Des journalistes de la chaîne télé de Jouard étaient aussi là. Jeunes, beaux, ambitieux, ils étaient venus avec Duremeau, comme si l’inceste total qui existait entre ces mondes devait encore être signifiés.
Damien était là aussi, dans un coin, avec d’autres assistants du FUF qui regardaient avec une mine mauvaise ce brusque retournement. Eux qui avaient été les héros de ces caves, voilà que leur étoile semblait pâlir contre ces jeunes ambitieux. De plus, Jouard recrutait intensément. L’Assemblée était pleine du bruit des visages auparavant habituels disparus en un jour. On égrenait à l’interne ces départs, on s’inquiétait des forces vives volées. Là, un communicant zélé, ici, un graphiste efficace ou un élu régional. J-TV annonçait goulument les départs comme leurs rumeurs, un odieux narratif, selon leurs termes, s’était installé. De la certitude de leur position acquise, le FUF était concurrencé et ne s’imaginait pas avoir tant de traîtres dans ces rangs. Pour Damien et ses compagnons, l’heure n’était pas à la fête, et Etienne était tiraillé entre les envies de lumière et sa fidélité à l’ombre. Il demeurait néanmoins une certaine cordialité, Damien parlait avec Duremeau, lui demandait des détails, ce dernier répondait, poli, en omettant les plus graves, sachant bien qu’il avait l’ascendant du destin mais aussi des informations. “Nous verrons bien” a dit Damien, se déplaçant lentement vers le fumoir comme pour échapper à cette ambiance délétère. Au milieu de ce pantomime des jeunes dansaient et buvaient, ne sachant pas toujours qui ils bousculaient dans leurs gestes, alors qu’un petit duel mesquin s’était installé camouflé par la noirceur du lieu. Etienne suffoquait presque à mesure que la soirée avançait, des jeunes pro Jouard se mirent à crier des slogans à sa gloire, ça commençait à débattre. Damien était exaspéré, un jeune avocat lui expliquait doctement l’inconvenue de son positionnement, qu’il fallait, pour toutes les raisons possibles, morales comme politiques, se ranger au parti de Jouard, qu’après tant de défaites le Floquert pouvait s’en aller, qu’elle avait sa retraite, que d’autres meilleurs devraient prendre sa place et commencer, plus que finir, le grand travail de la restauration nationale. Damien s’emporta franchement et il avait presque raison. Qui étaient ces blancs becs bien nés défaisant les fils lentement tissés par des générations de militants, annonçant que rien ne serait plus comme avant, qu’une alchimie différente serait faite, et que la formule prendrait. Damien asséna ses arguments technocratiques et parlementaires au malheureux, Etienne ne le voyait presque jamais en colère mais il fulminait. Ses yeux pétillaient de méchanceté, sa voix avait pris un ton féroce, son ami si placide et joyeux d’habitude, devenait un militant terrifiant.
Le professionnel faisait son effet et Etienne se désinteressa de la discussion dont il connaissait les termes. Oui le Floquert avait les classes populaires, le pays réel, une légitimité certaine. Mais encore une fois à 25 ans on ne regarde pas ces choses là, on veut aller vite et fort, Etienne voulait se sortir de sa souffrance et du malheur qui assaillait son pays et les siens, il ne voulait lui non plus ne pas entendre “stratégies électorales” ou “amendements au projet loi de finances”, il voulait un candidat pour crier, pour vibrer, pour dire son mal-être, et Jouard était de celui-là.
Busnel avait fait fort en y réfléchissant. Certes il était musclé et intelligent mais de là à diriger la sécurité. Et quant à Etienne, on ne pouvait y penser qu’en rigolant. Voilà un intellectuel rougeaud qui devra gérer les groupes de militants et de sécurité privée pour filtrer l’entrée du meeting. Dans aucune autre organisation on se serait porté sur lui, il n’osait même pas hausser la voix pour commander un verre et il devrait prévenir une attaque terroriste. Ce fossé le rendait grisant, mais c’était peut être là, non seulement la promesse d’une nouveauté mais également la vérité d’un engagement. On faisait confiance à Etienne. Divaguant, il songea que c’était ça aussi qu’un Carnot ou un Murat avaient ressentis, que c’était le signe de la force et non de l’inexpérience de nommer des jeunes techniquement incapables à des postes importants, qu’ils seraient ces nouveaux soldats de l’an II dont on chanterait les gloires et sans doute le sacrifie. Il s’effondra au fond du canapé et ricana presque de la situation, lui, le petit fonctionnaire gris et discret sera le maître, pour un temps de la bonne tenue d’un événement historique de la politique française, ça valait le coup de fêter, ça valait le coup d’abandonner ses engagements passés, ça valait le coup de soutenir ce Jouard, homme étrange et affable, qu’il n’avait jamais rencontré mais qui portait sur sa personne l’espoir d’une nouveauté, d’une harmonie de plus dans la vie bien sourde du fonctionnaire Etienne Dumance.
Des cris venant de la salle principale le sortit de sa torpeur cotonneuse. Ca s’engueulait sévère désormais. Mishka Duvic était arrivé. C’était un gros bonhomme, à la sexualité versatile, toujours habillée de sa chemise bleue déboutonnée sur une grosse croix idiote. Un être absolument détestable qui traînait dans les milieux de droite depuis de trop longues années, où il avait élimé son entregent et son entrejambe pour se faire une petite place. Il connaissait du monde c’est vrai. Etienne le voyait parfois sur les stories instagram des seigneurs de la jeunesse identitaires, toujours louvoyant, assumant sa médiocrité mais beaucoup plus aimé et connu qu’Etienne en rêverait. Il avait sauté le pas avec le Floquert et dirigeait, avec d’autres, sa communication. Visiblement il y avait une altercation avec Duremeau. Ça s’insultait. Duremeau était traité de “violeur”, de “petite merde”, chacun des proches des deux trublions les empêchaient visiblement d’en venir aux mains. “On va te tuer” a dit Duremeau, explicitant en quelques mots la stratégie d’ensemble et crevant l’abcès de tant de non dits entre ces gens. Busnel intervint, glorieux, pour séparer les impétrants, et prit Duremeau à part. Les pros Jouard s’en allèrent criant des insanités aux autres, la belle courtoisie s’était évanouie, ne laissant que le spectacle mesquin de la rancœur. Etienne avait regardé cela de loin, le fait d’être inconnu et anonyme, aussi insupportable que cette condition lui paraissait, avait été d’un grand secours. Il avait regardé ça avec Damien qui, une fois n’est pas coutume, soutenait Duvic dans son assaut. Il n’y avait plus d’idées ou de principes, plus de grandes envolées sur la France et sur son destin qui devait tous les réunir, mais ne restait que le cœur belligène de ces hommes ambitieux et sexuels.
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Bon je vais y aller, dit doucement Etienne quand la tension était retombée.
Des verres étaient renversés, le bar avait été mis dans un bordel trop grand, le gérant leur intima l’ordre de sortir. Alors qu’ils pensaient que l’algarade allait se poursuivre dehors, Etienne fut déçu en ne voyant que Duremeau qui fumait de rage.
“Ce gros enculé…” disait il dans un souffle. Busnel était là, écoutant, s’intéressant, sachant qu’il était monté en grade en portant juste son courage. “Merci d’avoir été là, tu es là demain pour qu’on planifie le truc ?” lui avait dit Duremeau. Étienne n’entendit même pas le consentement de Busnel. Il était adoubé, il était monté en grades. Étienne s’imaginait souvent que la vie politique était comme un gigantesque tableau. En premier les figures, les chefs, ceux qui habitent nos rêves et pour lesquels on sacrifie idiotement nos soirées et notre esprit. Puis l’immense marée des ambitieux et des intrigants, voulant monter le plus loin possible. Etienne n’était pas nulle part, mais il était loin, voulait-il faire de la politique, est ce que les choses se décidaient ainsi, il n’en savait rien. Mais il savait que Busnel avait ce soir monté d’un cran, un cran inconnu, une place imprécise, mais qu’il n’était plus la personne anonyme n°AAA303, il n’était plus une cheville ouvrière administrative de l’ensemble, il était lié à Duremeau et il en aurait, espérait Etienne avec un mélange de crainte et d’affection, les dividendes de ce serment silencieux.
2.
Etienne prenait le métro dans un état d’excitation inconnue. Il était tôt, les gens se regardaient d’une mine mauvaise, qui prend la ligne 13 à 6h du matin ? Des gens revenaient de soirée. Des autres allaient travailler. Etienne était là avec cette jouissance miteuse qu’il allait quelque part d’important, qu’il faisait quelque chose qui comptait, qu’il n’était, en somme, pas tout à fait n’importe qui. Le contentement d’Etienne montait à ces moments là à un niveau délirant. Il s’imaginait presque les gens se doutaient du but de son voyage, qu’ils démasqueraient son petit sourire, son intention mauvaise qui animait sa conduite, voire même qu’il retrouverait sur place nombre des gens qui avaient partagé les banquettes de ce tube d’acier lancé sous la terre.
Il remonta vers la surface. Le ciel était grandiose. Les Invalides brillaient de leur calme guerrier. Contrairement au Louvre ou à la Tour Eiffel, effacés sous le passage des touristes, les Invalides respiraient encore le français. Peu de touristes, sauf pour Napoléon, une exaltation de la grandeur des armes de la France, des fleurs de lys, le lieu n’était pas un hasard.
Il devait retrouver Busnel sur la place Fayolle. Des immenses camions amenaient des enceintes pour retransmettre le son du discours. Des écrans géants étaient installés par des grues. Un petit monde s’affairait dans cette affaire. Quel sentiment. Etienne était allé souvent à des meetings ou des manifestations, la sensation d’être un atome lui avait toujours déplu. Il préférait être un rouage. Comme lui, d’autres jeunes se hâtaient vers l’immense plateforme d’où devait se tenir le candidat. Le pupitre était déjà en place, blanc, dur, roide, bleu blanc rouge. Voilà l’érection nationale. “Ferdinand Jouard Président”. Il salua Busnel déjà appareillé, un talkie, un badge, il n’était plus un anonyme, il était responsable.
”Super Étienne te voilà, tiens prends ton badge”. Etienne enfila le petit carton de plastique et se trouva changé. Il comprit subitement l’intérêt de l’uniforme, de la forme. Il n’était plus qu’Etienne Dumance mais était à l’adjoint à la sécurité et au filtrage, il était oint, il fallait assumer. On lui désigna bien vite un groupe d’une quarantaine de jeunes qui devaient s’occuper de la filtration de l’entrée. Étienne serait en lien avec les équipes de sécurité pour identifier et virer les profils suspects. La consigne était simple et indicible : toutes les personnes suspectes devraient être emmenées à l’écart, où elles montreraient leurs comptes Telegram ou Twitter. En cas de doute des questions étaient prévues à l’avance : depuis quand tu connais Jouard, pourquoi viens-tu aujourd’hui, pour qui tu as voté la dernière fois. Néanmoins seul le contrôle du Telegram était obligatoire. D’ailleurs techniquement ils n’avaient pas le droit de procéder à une telle palpation numérique, mais il est des cas où le droit cède devant l’efficacité ; qui viendrait leur reprocher ? En cas de doute il fallait sans pitié procéder au refoulement de la personne. C’était là le rôle d’Etienne. C’était à lui de décider les exfiltrations. De plus, un mot invisible était passé pour que les profils les plus exotiques soient, sans aucun état d’âme examinés, qu’ils étaient même en tête de la liste des suspects. C’était moche. C’était sale mais c’était le jeu. Étienne pensa qu’on parlait partout du principe de précaution, eh bien voilà l’occasion idéale de l’appliquer. Il avait reçu un talkie et une grande vérification avait eu lieu. Sur une quarantaine de jeunes sous ses ordres, huit avaient un talkie pour lui parler seulement. Ces derniers étaient aussi responsables de leurs petits groupes. Comme rétribution symbolique, Etienne les prit à part, leur réaffirma leur rôle avec force. Il jouissait de son petit pouvoir, les rassurait sur le déroulement de la chose, leur promettait la bière qui viendrait en récompense, une soirée était d’ailleurs prévue, mais pour profiter de ces agapes, encore fallait-il tenir son rôle. Etienne se sentit général, s’imaginant ce petit groupe tout dédié à la réussite de l’entreprise et à sa gloire. En cas de doute extrême ou de problèmes Etienne devait en référer à Busnel qui coordonnait toutes les opérations. Des équipes volantes avaient aussi été formées. Elles devaient en amont repérer les profils les plus sensibles, alerter Etienne, et si jamais faire intervenir les équipes de sécurité du candidat, ou même la police. La peur de l’antifas se mêlait à celle du fas. L’équipe s’inquiétait plus pour ces derniers : un geste idiot, une bagarre et tout s’effondrait.
On avait aussi distribué un guide pour reconnaître ces profils sensibles. West Casual, Lions, ces marques étaient proscrites ou en tout cas l’individu devrait être gravement interrogé. Quant aux signes idiots, crâne rasé, croix grecques ou pires, symboles nordiques cryptiques, les organisateurs faisaient confiance à l’intelligence collective des militants pour repérer ses profils et les dégager sans ménagement. Etienne n’avait fait aucun entretien d’embauche pour ce poste, qui savait d’ailleurs qui le tenait, qui avait décidé, tout cela demeurait dans l’éther du destin, mais Busnel connaissait Etienne. Il n’en faisait pas comme ça mais il connaissait tous ces signes. La droite nationale de cette époque vivait de signes et de mythes. Aussi solitaires qu’ils étaient, les conversations reposaient sur une validation réciproque de certaines références et Etienne considérait comme les meilleurs comme ceux qui pouvaient aller le plus loin. Connaître les meilleures phrases de le Floquert passait encore mais vous faisait passer pour un néophyte. Connaître l’histoire, les détails, les symboles des groupes les plus immondes, là ça vous plaçait à un autre niveau. Ils n’étaient plus au stade de la lecture, ils étaient les enfants de ce siècle. Lire les auteurs les plus radicaux ou les plus bizarres n’apportait rien qu’un plaisir solitaire, à peine un onanisme de radicalité. Le son, voilà le vrai média. Ces petites groupes reposaient sur un folklore bizarre, inconnu de la modernité mais qui créait ce sentiment d’appartenance, sans doute ce qui manquait le plus en leur sein comme dans leur vie.
Étienne fit un petit tour des jeunes qu’il avait sous sa garde. Leurs profils différaient du militant nationaliste lambda. Combien étaient à Assas, en droit, en économie et en éco-gestion, il y avait aussi 4 ingénieurs et 8 lycéens. On alternait le bon catholique bien né au militant identitaire jeune plein de fougue et de revanche. Ces derniers avaient la préférence d’Etienne, il les comprenait, et surtout il sentait un plus grand respect de leur part, l’âge et la place jouaient. Me nommeront-ils petit caporal à la fin, rigola-t-il dans ses affects. François, Nicolas, Louis, les prénoms étaient une avalanche de préjugés. Il y avait de tout dans les élans pathétiques, le jeune en veste bespoke, visiblement accoutrement inhabituel pour un être si peu formé, comme celui venant réellement des classes populaires, s’excusant presque de son scepticisme de l’immigration au milieu des blagues graveleuses des plus anciens. Étienne sentit qu’il avait le groupe en main.
Busnel : c’est bon en place ?
Étienne : Affirmatif. Je les ai en main. Rien n’arrêtera notre ascension grandiose
Busnel : Parfait mec ;)
Le petite blague passait. Ceux qui peuvent la comprendront. C’était cela le monde d’Etienne. Une toile de chants et de mots pour déchirer le voile de vide qui occupait ses instants.
On alla déjeuner. Des sandwichs étaient abondement distribués, bien qu’il fallait sustenter tout ce monde, l’argent ne semblait pas un problème, et on pouvait s’en empiffrer un comme quatre. Les premières arrivées étaient estimées à 14h. Duremeau passa dans les rangs, le moral était au beau fixe. Il annonça la grande nouvelle : Jouard allait voir les militants à 13h30, juste avant le début de la curée. Etienne en fut content, mais quand il regarda son équipe, certains yeux étaient embués, il ne comprenait presque pas, vibrait-il pour tout cela ou jouait-il juste un rôle, voir Jouard quand même. Peut-être avait-il déjà trop vibré, trop pleuré, trop ressenti. Était-ce une page de plus dans son parcours militant ? Il ne pouvait s’y résoudre. Mais il ne faisait pas ça pour Jouard, ni pour la France car ce serait trop grandiloquent. Il faisait cela parce que c’était juste. C’était là où les moires l’avaient portées, il le savait, malgré les doutes et les peurs qu’il était au bon endroit de son existence.
- Vous avez intérêt à être bons les mecs !
Dit-il comme un ultime ordre en colonel qui annonce à ses hommes qu’il va falloir sortir des tranchées. Les plus jeunes poussèrent un cri guerrier. Etienne ressentit subitement que son rôle était aussi de leur épargner le sang, mais, pensa-t-il pour se rassurer, il y aura peu de chance qu’il le voit. Le pays restait une démocratie, et la violence politique, aussi réelle soit elle, n’arrivait pas à ces niveaux, même pour Jouard. Les antifas auraient peur et seraient chassés. Tout irait bien. Il s’était déjà attaché à ces jeunes qu’il ne reverrait sans doute plus, qui deviendrait de ses amis. Dans une époque pudibonde il fallait bien une exaltation, et ce doux parfum d’interdit et de grandeur flottait dans tous les cœurs.
Alors qu’un temps de sieste contrait s’était déposé sur les corps, le messie apparut. Entouré d’une nuée d’affidés, Ferdinand Jouard vint faire l’ultime inspection. Tous et Etienne le premier sortirent de la torpeur de la digestion.
Il était petit, indéniablement. Très mat, comme sur les photos. Étienne se surprit de ce sentiment étrange de voir en chair un homme qui avait si souvent accaparé ses discussions. Il lui serra la main sans dire un mot, pour ajouter au silence la gravité de l’instant. Il ne voulut même pas prendre un selfie, il se repentira plus tard de cette modestie. Ses jeunes se précipitèrent sans s’empêcher. Jouard était dans un moment capétien. Il les touchait et les guérissait de leur inquiétude. Des vivas montèrent, on était dans un moment suspendu, les seuls qu’on peut vivre de l’intérieur. Ils avaient brusquement tous la validation de cet engagement, les raisons de leur sacrifice de leur samedi. Ils étaient presque récompensés, c’était peu mais pour des jeunes animés de politiques et de grandiloquence cela voulait tout dire.
“Je compte sur vous, à tout à l’heure”
Jouard avait pris les accents de la gravité et de la complicité. Un même engagement s’éleva dont Etienne participa. Pour la première fois ce jour, ces poumons vibrèrent à l’unisson du groupe. Ils allaient le faire, ils allaient réussir, chacun à sa place, comme dans les grands moments. “If nothing is neglected”. A 14 heures on annonça les premières arrivées. Etienne prit un grand souffle et s’en alla avec son équipe. Il souleva son regard vers Busnel qui d’un coup d’œil l’idée de confiance et de gravité. Il fallait être à la hauteur.
3.
14 heures. Les premiers groupes arrivent. Qui sont ces gens. Comment est-ce possible? Étienne était toujours transporté par le miracle social de la politique. Pour lui c’était logique, il était formé, il était en colère, il voulait agir , mais des pères de famille, des familles, des hommes et des femmes de tout âge, pourquoi venir se perdre à Paris un samedi après midi, entendre des choses, recevoir des sons. Une overdose d’idéalisme car enfin rien ne changerait. Rien ne pourrait changer.
Ils arrivaient de toute la France. Des groupes du Languedoc, du Dauphiné, de l’Essonne ou de Lorraine se succédaient avec les mêmes visages joviaux, le même sentiment de se retrouver “ha d’autres sont venus que moi” pouvait-on lire dans les passages sécuritaires et administratifs. Il y a même une sécurité, je ne me suis pas trompé, d’autres que moi pensent ainsi. Un meeting c’est avant tout une délivrance. Les églises étaient vides mais 50 000 âmes convergaient pour assister à une messe républicaine, un miracle social démocratique. Depuis Athènes dont la rigueur des lois et des ordres comptent peu par rapport à la réalité du grand ramdam électoral des démocraties libérales, cet instant suspendu se reproduisait encore et toujours. Etienne adorait les documentaires politiques, il exarcerbait cette répétition de l’enjeu, ce tampoco du drame, propre à ces régimes. Connaissant le résultat et la politique menée des décennies après, il se repaissait de cet espoir jamais abandonné. Certes, la démocratie ne proposait aucune sorte de parousie quoi que, à bien y réfléchir c’en était une, moins puissante, canada dry du salut, mais plus réelle que l’autre : on y plaçait ses désirs, son espoir, son espérance dans un homme ou une femme, attendant qu’une fois dans la place, par ce précipité complexe des votes et de l’Histoire, oint des millions de voix que des inconnus lui avaient apportées, il lave la France de ses péchés.
Comme tout processus social incohérent et irrationnel, la foi démocratique cherchait le paradis national pour évincer une bonne fois pour toute les démons de l’horreur et de la décadence qui s’étaient emparés du pays.
Tout cela était à n’en pas douter une chose étrange et si Etienne était pris dans le feu de ses responsabilités, il ne pouvait cesser d’y penser. Quand il rencontrait des regards, quant il obtenait des sourires de joie et de compréhension, quant il sentait la foule battre désormais dans un même cœur, tout cela le transportait sans qu’il puisse oublier ce sentiment d’étrangeté que cette messe brutale lui donnait.
Étienne commençait à connaître le monde politique. La plupart du temps, c’était la féodalité dans sa rudesse et ses hommages. Mais cet après midi il assistait à une croisade.
Bien que Jouard soit maronite, la forte présence des réseaux catholiques traditionalistes à ses côtés comme la ferveur toute mariale qui entourait son être donnait à son meeting les accents d’une procession. Le groupe des “catholiques avec Jouard” lançaient même des cantiques pour faire patienter, au milieu de regards interloqués, ou goguenards comme Etienne. Les mêmes sentiments que l’on retrouve pour les rares cultes de plein air encore organisés dans Paris, un sentiment d’irréalité. Au cœur d’une capitale affirmant partout son désir de non être, voilà que tant de gens se retrouvaient pour affirmer encore, une dernière fois, le primat de la France chrétienne et européenne. La dernière marche des catholiques zombies occupaient l’avenue de Breteuil, le ciel était toujours éclatant, les écrans géants retransmettaient des films préparés tout à la gloire de Jouard tantôt tribun du peuple, tantôt messie de la Nation. Il n’y était qu’une ombre, un spectre, parfois qu’une voix mais chacun semblait se reconnaître en lui. L’équipe d’Etienne avait bien travaillé. A peine quelques dizaines de refoulements de marginaux ou de petits afghans qui voulaient voler des téléphones. Des drapeaux français avaient été distribués, la coupole des Invalides répondaient aux feux incandescents du drapeau tricolore, Foch, et pas Lyautey, aurait pu se relever de son tombeau.
Bleu - Blanc - Rouge. L’avenue de Breteuil est presque bondée. Des drapeaux innombrales flottent dans un vent doux, l’air du printemps délicat et érotique flotte dans les narines et emplit des milliers de voix : “Jouard Jouard Jouard”.
Étienne respire. Il a rempli sa mission. Ses militants aussi. Ils sont épuisés mais fanatiques. Aucun problème du côté de sa porte. A une autre, une grand-mère s’est cassée la jambe et a été évacuée. Rien n’est plus dans son pouvoir désormais. Il rejoint Busnel au PC sécurité, la même atmosphère semble flotter. “Bravo mec tu as géré”. Rien n’est encore fini répond Etienne. La foule n’en peut plus, l’incandescence a laissé place à la frustration, comme un homme trop contraint, elle demande à jouir, et jouir en meeting, c’est voir, c’est le voir. Une musique trompettante s’annonce, Des violons, de l’orgue, on ne sait trop quoi, ça imite mais ça prend. Les lourdes enceintes la crachent. La foule exulte. Enfin, il arrive, le voilà. Perché sur le PC sécurité Étienne admire, des chœurs latins, grégoriens cèdent la place aux trompettes. D’une scène savamment pensée, Jouard émerge, il traverse l’avant, la place Vauban, la foule se précipite, ces jeunes équipes, envoyées comme récompense pour préparer le passage du candidat peinent à contenir la masse. Etienne envoie “tenez bon ! c’est le moment” par talkie. Comme un effet performatif, divin, le cordon se détache de la foule et le candidat la traverse. Les milliers de mains s’entrechoquent, ça crie, ça pleure, est-ce réel, il est si petit, si frêle, humain trop humain. “Arrivée sur scène” entend-il derrière lui, la caméra braque sur la montée des marches du candidat. Il se retourne. Les cris occupent toute la place comme un seul corps. Le candidat se tient là, seul face à l’histoire, Etienne peut voir dans les différents retours caméras sa petite langue serrée, il semble même inquiet, choqué. C’est bizarre en même temps, les seuls personnes qui placent leurs espoirs, mesurés, en vous, c’est vos parents, votre copine peut-être, mais des milliers de gens, hurlant votre nom, quel effet ça doit faire. Etienne n’en sait rien et peut-être même qu’à ce moment-là seulement il jalouse Jouard un peu.
“Mes chers amis…” il ne peut placer un mot, les vivas sont trop grands. Le discours commence, grandiose, des mots justes, Etienne et Busnel se sont tus, les opérateurs d’images font leur travail consciencieux. Jouard est là. L’histoire se fait. Il est en direct partout. Toutes les chaînes. Ça y est. “Vous m’avez longtemps attendu, désormais je suis là.”
Busnel : “Viens on descend.”
Et Etienne le suit. La foule est calme. Extatique dans le silence. Elle écoute. Pas Etienne. Ce n’est pas son rôle, ce n’est pas pour ça qu’il est là. Néanmoins il a quand même envie d’y aller. Il prévient Busnel. Les deux se faufilent au plus près, ils récupèrent un drapeau. Etienne le tient. Il l’agite au moment propice, il hurle “Vive la France”, accompagne tous les mouvements de la foule. Là il n’est qu’un atome, mais cette fois ça lui plait. Ils se baladent. Le badge fend la foule facilement. Aucun problème. Tout se déroule sans un nuage. Le succès ne peut qu’être au rendez-vous. Le Floquert qui se réunit dans des salles miteuses en Picardie peut-elle seulement rivaliser. 50 000 personnes sont là au milieu de Paris. Il suffit au bout d’un moment, du sursis, de la réflexion, du sérieux ou de la politique complexe. Aujourd’hui Jouard laisse exulter le sens, l’évidence de l’instant, la rigueur.
“C’est bien non ?” concède Busnel dans un souffle
C’est très bien acquiesce Etienne. Ils sont comme deux amants se remettant d’une nuit d’amour. Alors que les autres sont au cœur de l’ébat, ils regardent avec cet air mi défait mi content de la réussite espérée, du doux sentiment de la possession ; la petitesse de la jouissance.
Soudain des cris.
Un cri.
Un cri de femme.
Un cri de femme de douleur.
Quelque chose d’inoubliable. Un son qui vient des tréfonds des drames. Les mêmes mères l’ont poussées lors de la guerre de 30 ans quand on embrochait leur enfant. Quelque chose de proprement inhumain. Un son, mais quel son, intense, prenant, inquiétant. Un son des abysses de l’histoire, un vrai son de souffrance, quelque chose qui rappelle à l’être humain toute son horreur. Un son qui vient d’avant la civilisation, que tant ont poussé au travers des massacres des siècles. Un concentré d’histoire qui vient aux oreilles d’Etienne.
Mais d’où vient-il.
Le même élan d’adrénaline traverse Busnel et Etienne. Bordel. Mais quoi ? Où ? Puis des bruits de chaises, d’autres cris, moins forts, la foule autour d’eux s’ébroue. La même inquiétude, les mêmes regards se détachent, les mêmes questions se posent. Sauf que Busnel et Etienne doivent avoir les réponses, ils sont responsables de cela, ça ne doit pas arriver. On est français après tout. 300 des nôtres furent abattus au bord de bars, ou écrasés sous un camion. Ce son on l’entend peu, mais depuis les années 10, on le ressent. Bordel. Des chaises, des chaises volent, s’entrechoquent, ça se bat, c’est sûr. Ils marchent, ils marchent vers le bruit, ils marchent vers l’insistance. Ils courent bientôt, tout s’enflamme, mais Etienne pense encore, il analyse, il se détache, comme si tout cela n’existait pas vraiment, comme dans un film, les choses sont naturelles, Busnel n’a pas dit un mot, leurs corps se sont mus de la même manière. Ils courent, hurlent, “Sécurité ! Laissez passer”. La responsabilité en acte. Etienne arrive sur les lieux, il le sait c’est là.
Un chaos indescriptible se détache de la scène. On est prêt des caméras de télévision. Des deux côtés de l’avenue les organisateurs ont installé un parterre de chaises pour les premiers arrivants, les officiels et les plateformes pour les télévisions. D’un espace le plus sécurisé, le plus normé, c’est le chaos inattendu. Les chaises sont renversées, les gens se battent putain, ça hurle toujours. Etienne ne comprend pas. Etienne ne comprend plus. Il n’a plus à le faire. Son seul objectif est de faire cesser cette chienlit. Busnel est parti. Il est seul. Qui sont les amis, les ennemis, il n’en sait rien, il n’a qu’une fournaise de corps devant lui. Tout juste a-t-il le temps de se rassurer : ce n’est pas une attaque armée. Aucun coup de feu, aucune odeur de poudre, un français de 20 ans sait-il encore ce que sent la poudre, pas de sang ou d’organes qui se dévident. ça va d’une certaine manière. Mais c’est quand même toujours le chaos. Dans la vague d’incompréhension qui le submerge, Etienne agit au plus vite, ne sachant plus ni quoi, ni qui. Devant lui, un homme, au sol, grassouillet, un tee shirt AA - Association Antiraciste - sur le sol. En face de celui-ci un autre, un musculeux, en noir, puis son pied, son pied avance, d’un coup, décidé, prémédité, vers la gorge du grassouillet sur le sol, une fois, deux fois, c’est violent, c’est dur, c’est pour faire mal. Etienne est un petit angelot, la dernière fois qu’il s’est battu, c’était en CE1. La violence ne résout rien racontait ses idiots de professeurs, de violence il n’en avait pas connu autrement que spectateur. Là elle est devant lui, putain il le défonce. Étienne sort de son introspection. Allez. Il s’empare du mollet du grassouillet pour le sortir. Pauvre homme il est lourd mais d’un lourd. Etienne hurle sur l’agresseur “Arrête putain Arrête”. Celui-ci préparait son poing, il se retourne, le fixe, la main est là, prête à frapper, il porte une cagoule, ses yeux sont injectés de sang, la violence pure, la jouissance encore mais d’une autre manière l’occupe. Pendant quelques secondes, Etienne se dit qu’il allait se la prendre. Le cagoulé réfrène son coup et disparaît du champ d’Etienne. Le chaos toujours se poursuit. Un mouvement de foule soudain le repousse contre une plateforme de caméra. Tout s’effondre, la caméra, le journaliste, l’opérateur qui crie, des chaises volent toujours, quel bordel. Des militants arrivent, c’est la curée, tout le monde s’y met. Etienne s’est mis sur la plateforme, il intime des ordres de la manière la plus virile qu’il puisse “Sortez le ! Sortez le !” Le grassouillet est extrait de son amas de chaise, il saigne, il est complètement choqué par la violence de l’attaque. C’est trop pour lui. La foule semble innombrable, on ne reconnaît plus personne, des caméras avides s’approchent, portables et autres filment la déchéance brusque de l’espoir. Étienne revient dans l’arène. Quelques jeunes militants à lui se sont présentés. Busnel est là, flamboyant comme toujours “Ramenez tout le monde derrière, la sécurité s’en charge !”
“Allez ! Allez” hurle dérisoire Etienne. Des gros ramènent les militants anti-racistes, les chaises sont éparpillées.
Le chaos.
Etienne court après le moment. On évacue les impétrants, le discours parvient toujours à Etienne mais ce n’est qu’un son confus.
Busnel. C’est la merde ! C’est la merde qu’il lui lance. Etienne lui répond, impavide, un sourire immense se dessinant sur son visage rougit par l’émotion : “c’est génial !“.
Ça court vers la porte B, les gros bras de la sécurité privée, où étaient ces gens là quand on avait besoin d’eux, ramènent les militants antiracistes qui claudiquent, les militants suivent. Des caméras, des hurlements, des gens lancent des bouteilles, bordel mais cessez. Etienne n’entend rien, l’adrénaline, le moment, c’est trop fort. Le meeting, les images, Jouard bordel, on y pensera plus tard. Un immense golgoth fend la foule et bouscule même Busnel, il réussit à dépasser les deux gorilles de la sécurité privée qui traînaient littéralement le militant qu’Etienne avait secouru. Le golgoth fout un poing immense dans le pauvre hère qui s’effondre. Étienne en a le souffle coupé. On arrive à l’arrêter mais l’image est prise. Le mec a le nez cassé, il geint sur le sol, on le traîne sur le macadam. C’est l’horreur, l’image fera la une du 20h de TF1 mais on en sait encore rien. Le talkie est en folie, ça parle, des rumeurs, des ordres, on ne sait plus rien. Etienne a perdu son écouteur dans la bataille, il ne sent qu’un vague crachin qui lui parvient de sa poche droite où il a mis le talkie. Les mecs d’extrême droite n’ont pas fini, ils courent, c’est la course. Busnel hurle “les Antifas sont rentrés par la porte B, va falloir y aller. Etienne se marre. Il vit putain. C’est génial. Un jeune à côté de lui sort un très pittoresque “Saint Michel avec nous !“. Mais l’adrénaline putain, c’est la meilleure, c’est du bon, Etienne ne veut pas redescendre.
Tous ces groupes arrivent Porte B, les antiracistes ont été exfiltrés, on ne sait pas encore ce qu’il en est ailleurs. Finalement c’était une fausse alerte : l’avenue est vide, les CRS ont fait rempart de leurs camions. Busnel se plante devant tous, Une trentaine de nervis d’extrême droite, les yeux rougis, les gants coqués mis, la cagoule apprêtée, ils ont eu leur dose de violence, les pauvres membres de la sécurité du candidat, tant de petits intellectuels droitards, bon à des threads sur twitter, la chemise sortie du pantalon, la transpiration qui perle, le souffle rauque de l’effort. Busnel : “merci pour ce que vous avez fait les mecs ! c’est génial mais maintenant on va laisser la sécurité officielle s’en occuper.”
Un salopard de journaliste prendra cette image ; Jouard avec les extrémistes, Jouard le candidat de la violence, la presse de gauche se gargarisera de ces titres. Libération, plus intelligent que les autres titra : “les Invalides”, en prenant goulument en photos les militants antiracistes, bardés de pansements comme on l’est de médailles.
Tout le monde revient vers le meeting, on ne sait pas ce que ça a donné. Jouard parle encore visiblement. On l’entend au loin, il faut faire repartir les déçus, ceux qui ont raté la curée “Non monsieur les gauchistes sont partis retournez écouter le candidat”. On s’ingénie à un peu de normalité. Mais c’est déjà fini, on ne le sait pas. 30 minutes avant la fin du meeting l’action antifasciste Paris fit exploser un mortier artisanal à 200 mètres de la place Vauban. Le bruit sourd et grand fit immédiatement penser à une bombe. En désespoir, la sécurité du candidat exfiltrera Jouard et le meeting se finit bien plus tôt que prévu. Tout juste aura-t-il le temps de lâcher “ils ne me feront pas taire, vive la France !” Avant d’être emmené manu militari par les mêmes gorilles un peu déçus de leur faible prestation du jour. De tout cela Etienne n’en entendit que des bribes. Il était, avec ses jeunes, revenus au PC et, entre clopes et canettes de coca, avait tenté de se remettre de ce qu’il venait de vivre. Peut être que tout était déjà terminé, mais il avait vécu aujourd’hui et ces souvenirs, ils ne les quitteraient plus. Il vivait trop de journées inutiles, du ronron de la routine solitaire, qu’un tel événement, ça le remplissait pour des mois. Il eut juste la force d’envoyer à Asarcès : t’imagines pas ce que j’ai fait aujourd’hui !
- profite ! car, c’est la dernière fois.