Mais encore faut-il que cette doctrine soit fondée en raison. Ceux qui croient sans examen tout ce qu’on leur débite ressemblent à ces malheureux qui sont la proie des charlatans, la tête perdue de leurs extravagances et de leurs fourberies. Il en est de même des chrétiens. Plusieurs parmi eux ne veulent ni donner, ni écouter les raisons de ce qu’ils ont adopté. Ils disent communément: «N’examine point, crois plutôt» et «Ta foi te sauvera ;» et encore: «La sagesse de cette vie est un mal, et la folie un bien

Tu as commencé par te fabriquer une filiation merveilleuse en prétendant que tu devais ta naissance à une vierge. [Nous savons au juste ce qui en est.] Tu es originaire d’un petit hameau de la Judée, né d’une pauvre femme de la campagne qui vivait de son travail. Celle-ci, convaincue d’avoir commis adultère avec un soldat nommé Panthera  fut chassée par son mari qui était charpentier de son état. Expulsée de la sorte et errant çà et là ignominieusement, elle te mit au monde en secret. Plus tard, contraint par le dénuement à t’expatrier, tu te rendis en Égypte, y louas tes bras pour un salaire, et là, ayant appris quelques-uns de ces pouvoirs magiques dont se targuent les Égyptiens, tu revins dans ton pays, et enflé des merveilleux effets que tu savais produire, tu te proclamas Dieu

Mais si Hérode a fait cela dans la crainte que plus tard tu ne prisses sa place, pourquoi arrivé à l’âge d’homme n’as-tu pas régné? Pourquoi te voit-on alors, toi, le fils de Dieu, errant si misérablement, courbé de frayeur, ne sachant que devenir , et avec tes dix ou onze acolytes ramassés dans la lie de la société, parmi des scélérats de publicains et de poissonniers, courant le pays, gagnant honteusement et à grand-peine de quoi vivre  ?

On raconte, il est vrai, et on enfle à plaisir maints prodiges surprenants que tu as opérés, des guérisons miraculeuses, des pains multipliés et autres choses semblables. Mais ce sont prestiges que les magiciens ambulants accomplissent couramment, sans qu’on pense pour cela à les regarder comme les fils de Dieu

Mais l’imagination des disciples a trouvé une adroite défaite: c’est qu’il avait prévu lui-même et prédit tout ce qui lui est arrivé 59. La belle raison! C’est comme si pour prouver qu’un homme est juste, on le montrait commettant des injustices; pour prouver qu’il est irréprochable, on faisait voir qu’il a versé le sang ; pour prouver qu’il est immortel, on montrait qu’il est mort, en ajoutant qu’il avait prédit tout cela

Vous nous faites un crime, ô hommes très fidèles, de ne pas le recevoir pour Dieu, de ne pas admettre que c’est pour le bien des hommes qu’il a souffert, afin que nous apprenions, nous aussi, à mépriser les supplices 85. Mais après avoir vécu sans pouvoir persuader personne, pas même ses propres disciples, il a été exécuté et a souffert ce qu’on sait . [Devait-il donc mourir de cette mort infâIl n’a su de plus ni se préserver du mal, ni vivre exempt de tout reproche 88. Vous ne direz pas sans doute que n’ayant pu gagner personne ici-bas, il s’en est allé dans l’Hadès pour gagner ceux qui s’y trouvent 89 ?

? D’un brigand et d’un meurtrier suppliciés, on pourrait dire alors avec une égale impudence: «Ce fut non un brigand, mais un Dieu; car à ses compagnons il prédit qu’il souffrirait ce qu’il a souffert

N’est-ce pas le comble de l’absurde que, tant qu’il vécut, il n’ait pu persuader personne, et que depuis sa mort, ceux qui le veulent persuadent tant de monde !

Dans l’origine, quand ils étaient en petit nombre, ils avaient tous les mêmes sentiments, mais depuis qu’ils sont devenus foule, ils se sont partagés et divisés en sectes, dont chacune prétend faire bande à part, comme ils le voulaient primitivement 126. Ils se séparent de nouveau du grand nombre, se condamnent les uns les autres, n’ayant plus de commun, pour ainsi parler, que le nom, s’ils l’ont encore. C’est la seule chose qu’ils ont eu honte d’abandonner; car, pour le reste, les uns ont une doctrine, les autres une autre

Ce qu’il y a de remarquable dans leur société, c’est qu’on peut les convaincre de ne l’avoir établie sur aucun principe sérieux, à moins qu’on ne regarde comme tels l’esprit de parti, la force qu’on en peut tirer pour soi et la crainte des autres 128, car c’est là le fondement de leur communauté 129. [Des enseignements secrets achèvent de la cimenter 130,] et on ne sait quels méchants contes fabriqués avec de vieilles légendes dont ils remplissent d’abord les imaginations de leurs adeptes, comme on étourdit du bruit des tambours ceux qu’on initie aux mystères des Corybantes

? L’injuste [disent-ils] s’il s’abaisse dans le sentiment de sa misère, Dieu le recevra ; mais si le juste, fort de sa conscience, lève les yeux vers lui, il en sera rejeté 158. Mais quand les justes juges ici-bas ne souffrent pas que les coupables qui leur sont déférés se répandent en plaintes et en lamentations, de peur de donner plus à la pitié qu’à la justice, Dieu dans ses jugements sera moins accessible à la justice qu’à la flatterie 159 !

Donc, ô Juifs et Chrétiens, nul Dieu ni fils de Dieu n’est descendu ni ne descendra jamais ici-bas

Pour ce qui est des Juifs, il y a d’abord lieu de s’étonner que des hommes qui adorent le ciel et les anges du ciel ne fassent nul état du soleil et de la lune, des astres fixes ou errants, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus auguste et de plus puissant dans le ciel, comme s’il était admissible que le tout fût Dieu et que les parties qui le composent n’eussent rien de divin, comme s’il était juste d’honorer d’un culte religieux ces êtres qui, par l’effet de coupables opérations magiques ou dans les illusions du rêve, apparaissent, dit-on, on ne sait où dans les ténèbres, sous forme de fantômes, à des gens endormis ou à des esprits troublés, et de ne compter pour rien ces brillants hérauts du monde d’en haut, ces anges vraiment célestes qui nous font à tous des prédictions si claires et si lumineuses, qui dispensent la pluie, la chaleur, les nuées, les tonnerres que les Juifs adorent, les éclairs, les fruits et toutes les productions de la terre, et auxquels eux-mêmes ils doivent la connaissance de Dieu

une vierge qui l’enfante, et le reste 317 ?] Si Dieu voulait, en effet, envoyer ici-bas son propre esprit, qu’avait-il besoin de souffler dans les flancs d’une femme? Il savait déjà l’art de fabriquer des hommes et pouvait former un corps pour loger son esprit, sans le faire passer par un lieu si plein de souillures. De la sorte, en le faisant descendre tout d’un coup d’en haut, il eut été au-devant de l’incrédulité

Il n’y a pas de Dieu séparé, malgré la diversité des noms qu’on lui donne et la variété des cérémonies par lesquelles on essaye de l’honorer commun de tous les hommes; il est bon, exempt de besoin, incapable d’envie. Qu’est-ce donc qui empêche ceux qui lui sont le plus dévoués de prendre part aux fêtes publiques 375, [d’user des viandes immolées à la divinité et de participer aux sacrifices faits aux idoles 376.] Si ces idoles ne sont rien, quel mal y a-t-il à s’asseoir avec tout le monde au festin sacré? Mais si ce sont des êtres divins, il est hors de doute qu’ils sont aussi à Dieu, qu’il faut croire en eux, leur offrir selon les lois des sacrifices et des prières pour mériter leur bienveillance

Celse nous engage à soutenir l’Empereur de toutes nos forces, à partager avec lui la défense du bon droit, à combattre pour lui, à porter les armes avec lui si les circonstances l’exigent, et à l’aider dans le commandement de ses armées. Bien plus, il nous exhorte aussi à prendre notre part des fonctions publiques, s’il le faut, pour le salut des lois et la cause de la piété; et il promet, dans un second ouvrage, de nous apprendre comment doivent régler leur vie ceux qui veulent ou peuvent vivre selon les principes qu’il juge les meilleurs

Julien l’Apostat - contre les Galiléens